Entreprises & Start-up

À la tête d’IPM Group (La Libre Belgique, DH, DH Radio, Paris Match Belgique…), François le Hodey, son CEO, est aux premières loges de la numérisation croissante des métiers de l’information. Sous sa houlette, le groupe familial s’est profondément transformé ces dernières années, en faisant entrer l’activité de presse historique de plain-pied dans l’ère numérique mais aussi en développant de nouvelles activités, notamment dans les domaines du voyage, du divertissement, des services et des paris sportifs. Avec à la clé une très forte croissance du chiffre d’affaires du groupe ces six dernières années : "60 % du chiffre d’affaires actuel d’IPM provient d’activités qui n’existaient pas il y a six ans. La taille du groupe a quasi doublé durant cette période". Un groupe dont il entend bien conserver dans les années à venir le caractère "familial". Quand il ne travaille pas à la transformation de son groupe, ce père de quatre enfants - quatre fils - prend parfois un peu temps pour se ressourcer. Avec un endroit de prédilection. "J’aime la Bretagne, ses paysages, la force de sa nature un peu tourmentée, son authenticité aussi", nous explique-t-il. Âgé de 62 ans, pense-t-il déjà à sa succession ? "Oui, mais c’est trop tôt… Je n’arrêterai jamais de travailler, quand IPM sera confiée à une nouvelle génération, je rejoindrai une start-up ou une association, et j’aimerais aussi écrire. En tout cas, je resterai actif, j’aime construire, interagir, partager", conclut-il.

Les groupes de presse sont engagés, depuis plusieurs années, dans une transition numérique qui remet pas mal de choses en question : modèle économique, compétences, outils technologiques… Où se trouve le groupe IPM dans ce processus ?

Aujourd’hui, IPM est entré dans une nouvelle ère, son modèle économique pour la presse, enfin, va trouver sa rentabilité dans un environnement numérique. Notre groupe a réuni tous les éléments pour réussir sa transition numérique.

Qu’est-ce qui vous permet d’afficher cette confiance, assez inhabituelle dans le monde de la presse ?

Cette confiance tient, avant tout, à l’importance des audiences numériques que nous sommes parvenus à constituer depuis notre arrivée sur Internet en 2000. Chaque jour, les sites de La Libre, La DH et Paris Match sont fréquentés par plus de 750 000 visiteurs différents. Sur un mois, cela représente plusieurs millions d’internautes belges. C’est considérable. IPM est devenu un des deux leaders en Belgique francophone en termes d’audience sur Internet. On a investi plus de 30 millions au cours des vingt dernières années pour constituer ces audiences.

Le défi est de monétiser ces audiences. Comment le faites-vous ?

Ce qui est nouveau et prometteur pour la presse quotidienne, c’est le succès des abonnements payants à nos offres digitales. Notre objectif est d’atteindre plus de 100 000 abonnés numériques (contre près de 20 000 actuellement, NdlR). Par ailleurs, l’Europe via sa nouvelle directive sur les droits d’auteur, va contribuer à un rapport plus équilibré avec les Google et autres grandes plateformes technologiques.

Cela fait longtemps que l’optimisme n’était plus vraiment de mise dans le secteur…

Oui, même s’il reste pas mal de challenges devant nous. Il faut approfondir tout ce qui relève de la convergence, c’est-à-dire la capacité de nos équipes journalistiques de réaliser des contenus écrits, audios et vidéos, et, d’autre part, les possibilités d’exploiter ces contenus sur tous les médias, print bien sûr pour l’écrit, mais aussi Internet, radio, audio interactif, webtv… Autres enjeux très importants, ce sont les nouvelles méthodes de travail des rédactions, elles doivent à la fois être dans l’immédiateté pour que nos sites soient les premiers à informer, et dans le recul pour diffuser des contenus à haute valeur ajoutée. C’est une immense satisfaction de voir combien nos rédactions de La Libre, La DH, DH Radio et Paris Match réussissent ces convergences. Au début de la transition numérique, il faut bien admettre qu’on a vécu une période de doute sur la possibilité de retrouver, dans ce monde du digital, un modèle économique vertueux et rentable. Après vingt années d’un travail considérable de toutes les équipes (rédactions, marketing, IT, régies publicitaires, etc.), je me réjouis de l’agilité dont elles ont fait preuve pour, au seuil de 2020, avoir transformé cette entreprise. Et tout cela en continuant à avoir une activité de presse traditionnelle qui fonctionne bien.

Comment évolue la diffusion des deux quotidiens édités par IPM ? La tendance reste-t-elle en régression ?

La concurrence internet a démarré au début des années 2000, beaucoup de lecteurs ont préféré se tourner vers ces médias numériques, avec pour conséquence la baisse des diffusions payantes des journaux, et la croissance des audiences internet. Aujourd’hui, la régression du print est moins forte, il semble que l’on ait atteint un seuil avec les personnes qui sont des vrais adeptes du journal papier. La régression du print va se poursuivre, mais de manière moins importante, alors que la progression dans le numérique continuera à être forte, notamment avec l’arrivée des jeunes qui s’intéressent à l’information. Quand on cumule les diffusions payantes print et numériques, la très bonne nouvelle est que nous sommes en croissance depuis un an et demi.

Vous attendez-vous à une disparition des journaux ? Et à quel horizon ?

C’est très compliqué de voir au-delà de cinq ans. Notre stratégie est pensée pour être rentable dans une économie de la presse qui ne serait que digitale, mais nous ferons tout ce qui est possible pour imprimer aussi longtemps que possible nos journaux, et en tout cas au cours des 5 prochaines années.

Quels sont les nouveaux métiers du groupe IPM dans le monde du digital ?

Notre cœur de métier, c’est l’Internet dans toutes ses composantes (informatiques, technologiques, marketing…). IPM est devenue une entreprise qui maîtrise beaucoup des éléments clés de cet écosystème dans le domaine des contenus, de la publicité et des services. Nous développons cette expertise digitale sur des nouveaux métiers, comme ceux des voyages (NdlR : IPM a acheté Continents Insolites et se développe dans les voyages sur Internet), du divertissement et des paris sportifs (NdlR : IPM est le troisième acteur belge avec betFirst). Nous avons aussi une activité d’investissement dans des entreprises technologiques et des start-up en Wallonie et à Bruxelles. C’est le cas de Seraphin (1er courtier digital belge dans les assurances), de Hive5 (coworking), ou de Hey (réseau social).

Comment évoluent les revenus du groupe ?

Depuis 5-6 ans, IPM affiche un taux de croissance de 10 à 15 % par an. Aujourd’hui, notre chiffre d’affaires atteint 110 millions d’euros.

À quoi attribuez-vous cette dynamique ?

Le groupe est très présent dans des métiers technologiques d’avenir. Comme exposé, les nouvelles sont très encourageantes pour le modèle internet de la presse. Toutes nos équipes se battent formidablement bien car elles savent que c’est aussi un enjeu sociétal, il est fondamental de disposer d’une presse pluraliste et de qualité. Nous avons la double culture de l’endurance d’une entreprise plus que centenaire et de l’agilité d’une start-up.

© DEMOULIN

"Notre place sur la bande FM est un élément clé de la révolution de la convergence"

Dans moins d’un mois, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) désignera les radios qui auront des fréquences pour les neuf prochaines années. À quelles fréquences le groupe IPM a-t-il postulé ?

IPM est candidat au renouvellement de sa licence, via un des deux réseaux multi-villes en FM. Nous sommes en train de réussir notre projet de convergence qui permet d’établir un modèle économique durable pour le journalisme professionnel à l’ère internet. IPM est, dans l’espace Wallonie-Bruxelles, un des plus importants pôles journalistiques privés. Ce sont quelque 200 journalistes dont une centaine sous statut employés, qui traitent chaque jour tous les grands domaines (politique, culture, régions, économie, start-up, écologie, santé et sports). DH Radio est intégrée aux rédactions de La DH et de La Libre, c’est tout un cercle vertueux de coopération qui a été mis en place.

C’est-à-dire ?

Les journaux parlés sont réalisés avec les expertises des rédactions de La DH et de La Libre, les artistes de la scène Wallonie-Bruxelles sont mis en valeur via la diffusion de leurs œuvres sur la radio, leurs interviews sont réalisées en formats audio, écrit et vidéo, les audios sont diffusés sur DH Radio, les vidéos sur dh.be et lalibre.be et les réseaux sociaux, les textes dans les journaux et sur Internet. La convergence va prochainement s’étendre à la conversion en audio des textes des sites d’info, et ces formats audio seront en partie réalisés par les journalistes de la radio parce qu’ils ont des voix pour raconter les articles. L’étape suivante sera de rendre disponible ces contenus audio de la radio et des sites via les assistants audio interactifs comme Alexa.

DH Radio est devenue un maillon essentiel de l’écosystème bâti par IPM ?

Tout à fait. Sur les dix dernières années, cela représente un investissement supérieur à 10 millions d’euros. Pour la première fois, on va atteindre l’équilibre économique cette année.

Il y a huit candidats pour deux réseaux multi-villes. C’est beaucoup…

Pour rappel, il y a quatre réseaux communautaires, deux réseaux multi-villes, quatre réseaux provinciaux, des fréquences urbaines et des réseaux DAB. Il faut voir l’enjeu dans son ensemble. Il est intéressant d’observer la situation en Flandre : ils ont réussi à créer des groupes média locaux qui regroupent les activités de presse, d’Internet, de télévision et de radio. Ils accèdent à des effets de taille vertueux, cet éco-système leur permet de financer des grandes rédactions. Dans l’espace Wallonie-Bruxelles, il y a des enjeux cruciaux d’équilibre concurrentiel entre les groupes et de partage des ressources entre groupes locaux et groupes étrangers. On a vu avec l’opposition de RTL à TF1 combien ces enjeux étaient vifs. Comment les cartes sont-elles distribuées : RTL/Rossel contrôlent les deux plus grands réseaux avec Bel RTL et Contact, RTL fait opérer sous licence sa marque Fun, le groupe français NRJ contrôle deux grands réseaux avec Nostalgie et NRJ, nous développons DH Radio, et se pose la question du devenir des réseaux provinciaux.

Quel bilan faites-vous de DH Radio ?

DH Radio a démarré comme une start-up. C’est une radio de découverte musicale, ce qui est en phase avec la tendance Spotify et Deezer. Il n’y a pas de blabla de divertissement, à côté de la musique, c’est l’info. Il nous a fallu quelques années pour régler ce format, depuis trois ans, nous sommes en croissance et nous sommes la radio la plus féminine. Notre réseau FM a des limites techniques, avec le DAB et le streaming en complément, nous deviendrons une grande radio.

Quid de L’Avenir ?

En novembre 2018, le groupe IPM déposait une offre en vue du rachat des Éditions de l’Avenir. Où en est-on aujourd’hui dans ce dossier ? “Nethys a pris la décision de poursuivre sa stratégie de stand alone. Une cession n’est donc pas à l’ordre du jour”, a répondu François le Hodey.