Le gouvernement français oppose un refus "clair et définitif" au rapprochement entre les groupes de distribution français Carrefour et canadien Couche-Tard.

"Ma position, c'est un non courtois, mais clair et définitif", appuie le ministre français de l'Economie Bruno Le Maire, après avoir indiqué mercredi qu'il n'était a priori pas favorable à une telle opération au nom de la sécurité alimentaire des Français.

"Cette crise sanitaire nous a appris une chose: c'est que la sécurité alimentaire n'a pas de prix", défend Bruno Le Maire, évoquant le rôle de la grande distribution pendant le premier confinement pour assurer l'approvisionnement des Français. "La sécurité alimentaire est stratégique pour notre pays et donc on ne cède pas l'un des grands distributeurs français", affirme-t-il, ajoutant que Carrefour est le premier employeur privé de France avec près de 100.000 salariés et que le groupe représente près de 20% de la distribution alimentaire dans notre pays.

Pour s'opposer à ce rachat, le gouvernement peut s'appuyer sur la réglementation sur le contrôle des investissements étrangers, qui lui permet de bloquer des opérations de rachat dans l'industrie agro-alimentaire.

"Nous avons l'instrument juridique à notre disposition, je préfère ne pas avoir à l'employer", mais le ministère de l'Economie l'actionnera "s'il le faut".

"On a une souveraineté alimentaire (...), on veut maintenir cela", appuie Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, cette fois sur Franceinfo. "Si un groupe considère que la France n'est plus prioritaire dans sa politique commerciale, ça peut avoir un impact sur les Français".

Le précédent "yaourt"

La prise de position a jeté un froid. La veille, les différentes parties prenantes avaient noté que Bruno Le Maire s'était dit opposé "a priori", laissant entendre que le gouvernement pourrait se montrer moins fermé en cas de garanties sur l'emploi ou la localisation du siège par exemple. Cette fois, pas de porte entrouverte.

"Le ministre de l'Économie n'a pas peur de qualifier de stratégique le secteur de la distribution alimentaire, et d'être ridiculisé pour cela, comme l'avait été son prédécesseur quand le yaourt (c'est-à-dire Danone) avait connu un honneur similaire", taclent les analystes financiers du cabinet AlphaValue, faisant allusion au refus de l'Etat de laisser Danone se faire racheter par Pepsi en 2005.

Un autre analyste financier ayant requis l'anonymat pointe le fait que l'approvisionnement alimentaire "ne dépend pas de la nationalité du distributeur, sinon cela signifierait que Lidl ou Aldi n'auraient pas tenu en terme de chaîne logistique ou de sécurité alimentaire" sur l'année écoulée, les deux enseignes étant allemandes.

L'argument de la souveraineté : "On peut le comprendre pour ce qui concerne les enjeux de défense, la sécurité civile, la cybersécurité, voire l'informatique parce qu'il y a des enjeux de défense, de données... Là, c'est moins compréhensible", estime Charles-Henri d'Auvigny, président de la Fédération des investisseurs individuels et des clubs (F2IC).

En outre, demandait-il, "en quoi un changement des capitaux détenant Carrefour va empêcher la chaîne alimentaire française de se maintenir? Les magasins vont rester en France, les consommateurs français veulent consommer français et Carrefour serait donc bien obligé d'acheter français..."

Investissements massifs

Si le secteur est stratégique, a aussi observé Jacques Creyssel, délégué général de la Fédération du commerce et de la distribution (dont Carrefour est membre), il faut des décisions pour faire en sorte que ce secteur qui est le premier employeur de France puisse se consolider et survivre. Sur BFM Business vendredi, a demandé à ce que des investissements soient effectués de façon massive dans les années qui viennent pour que les magasins soient compétitifs par rapport à Amazon et Alibaba.

Selon le quotidien Les Echos, Couche-Tard a évoqué dans les premières discussions un investissement de 3 milliards d'euros sur cinq ans pour favoriser le développement de Carrefour, un chiffre confirmé par un connaisseur du dossier.

L'analyste financier évoqué plus haut pointe aussi qu'en faisant "partie d'un plus grand groupe, Carrefour aurait moins de pression qu'aujourd'hui par rapport aux marchés financiers".

Le veto du gouvernement a en tout cas fait retomber son cours de Bourse dans le rouge, à 16,44 euros vers 11h30 françaises après avoir clôturé à plus de 17 euros euros mercredi. Il reste malgré tout plus élevé qu'avant l'annonce choc de discussions très préliminaires entre les deux distributeurs.