"L’IKEAisation de notre société est une stupidité", "La France va faire basculer le système européen",… Vous l’aurez compris, le chief economist et fondateur de la société de gestion de patrimoine Econopolis évoque - sans langue de bois - l’économie mondiale, l’évolution des marchés financiers, le fonctionnement de l’Europe, la classe politique actuelle, ainsi que son influence sur Twitter.

Geert Noels est l’Invité du samedi de LaLibre.be.


Grand cru pour les bourses mondiales, quel bilan économique tirez-vous de l’année 2013 ?

2013, c’est le retour de la confiance, comme le démontre cette hausse du marché d’actions. Mais, 2013, c’est aussi le retour de l’arrogance du système financier. La planche à billets tourne toujours plus vite, on voit une hausse des bourses, mais pas de l’emploi. On a donc sauvé Wall Street, mais pas Main Street ! Le sauvetage du système financier n’a pas été de pair avec celui du système économique, qui reste très déséquilibré : le chômage augmente en Europe et les inégalités aux États-Unis.

Il faudrait donc se focaliser sur des fondamentaux rationnels ?

Oui, afin de quitter l’irrationnel et oser changer de système. Ce n’est pas parce que la stabilité financière est assurée temporairement que le travail est fait. C’est une erreur de penser que l’impression de billets va restaurer l’économie. Certains veulent augmenter le prix des actifs pour relancer l’économie. C’était l’erreur en l’An 2000 avec la bulle technologique et en 2007 avec la bulle immobilière aux Etats-Unis. Bref, on fait la même erreur pour la troisième fois…

L’économie mondiale prend donc de nouveaux risques à vos yeux ?

C’est un vrai danger, car il s’agit ici d’une expérimentation planétaire. C’est du jamais vu une expérience budgétaire et monétaire d’une telle ampleur. Personne ne sait où l’on va, ni même les banques centrales et les politiques… Il n’y a ni plan ni vision sur 2 à 3 ans, donc certainement pas sur 10 ans. En recherchant une croissance endettée, on alimente un cancer. On fait du dopage à court-terme.

En écoutant ce discours plutôt pessimiste, on a le sentiment qu’absolument rien n’a changé depuis 2008.

On disait des banques "too big to fail", à présent, on est encore "bigger" qu’à l’époque. Depuis Lehman Brothers et Fortis, on a fait des petits pas, mais on a très peu appris. Je suis effectivement pessimiste sur l’ancien système et ses excès, mais très optimiste à l’idée qu’un système équilibré fera son apparition. Ce n’est pas impossible de mettre en place un système avec moins de spéculations, effets de levier et déséquilibres (pensions, chômage, pauvreté,…). Tout est fait pour retrouver l’équilibre d’avant 2008, alors que c’était tout sauf un équilibre.

Votre solution, c’est quoi ?

Je ne vise pas à démanteler le système capitaliste, je veux que celui-ci retrouve ses marques, ses équilibres, ses fondamentaux. Je ne suis pas pour un système communiste, mais il faut cesser de favoriser les grandes entreprises, sans pour autant les défavoriser. Aujourd’hui, les multinationales payent moins d’impôts que les petites entreprises locales. Alors que les bilans des ménages et des entreprises ont baissé ces dernières décennies, ceux des très grands groupes se sont améliorés. Leurs excès de liquidités dépassent notre imagination. Ce n’est pas leur faute, ils bénéficient des mécanismes fiscaux mis en place par les politiques. Regardez tout ce qui est fait chez nous pour dérouler le tapis rouge à des multinationales.

Donc on se tire une balle dans le pied ?

Oui, car ces entreprises accentuent l’écart avec nos entreprises locales. Il ne faut pas croire qu’elles ont toutes une réflexion éthique. Elles profitent de mécanismes attractifs pour leurs départements R&D ici, de la main-d’œuvre la moins chère là-bas et de tel ou tel paradis fiscal pour leurs comptes bancaires. Attirer ces groupes est devenu une concurrence permanente entre les États. Vu qu’on est tous dans ce système, on ne peut pas décider de se débrancher seul.

L’Europe peut-elle jouer ce rôle ?

Si plus d’Europe signifie plus en faveur de grandes sociétés et plus d’États-membres, alors on va se planter ! L’Europe est tombée dans des excès. Il ne faut pas forcément abandonner l’Euro, mais avoir toujours plus de pays dans la zone euro ne va pas solutionner le problème de notre monnaie. L’Europe doit permettre aux petites sociétés créatrices d’emplois et de bien-être de concurrencer loyalement les grandes. Si le système capitaliste a déraillé, le système socialiste aussi. Il faut trouver un point d’équilibre entre les deux. C’est quand même bizarre que la taxe bancaire sur l’épargne nuise aux petites banques, alors que ce sont les grandes qui ont failli.

Comment peut-on efficacement s’attaquer à la spéculation ?

L’impôt sur la fortune ou sur l’épargne, c’est nuisible à notre économie. On doit pousser les gens à penser long-terme, durable. Il faut par exemple taxer à 25% les plus-values réalisées en moins d’un an. C’est facile à implémenter et en ligne avec une taxe Tobin.

L’influence des États sur l’économie est-elle trop importante ?

Oui, le nombre élevé des services publics n’est plus sain pour notre économie. Au lieu d’être encouragé à se prendre en mains, le citoyen est délaissé de ses responsabilités. En cas de problème ou de plainte, il s’en remet immédiatement au gouvernement. "Le gouvernement aurait dû, n’a pas,…". Comme sur un vélo, c’est un équilibre qu’il faut trouver… et toujours avancer pour ne pas tomber. Je ne suis donc pas pour la décroissance, il faut juste une économie plus lente, durable et non dopée. Mario Draghi, gouverneur de la BCE, a dit qu’il fallait tout faire pour sauver le système. Tout, ce n’est pas un peu exagéré ? Il en vaut la peine ? Est-il au moins efficace ? Que fera-t-on quand la France nous demandera de l’aider comme la Grèce, l’Italie et l’Espagne ?

Pour vous, la situation de la France est vraiment comparable à celle de la Grèce ?

Pas complètement, mais la France est un éléphant dans le magasin européen de porcelaines. On fait semblant que la situation va se résoudre, mais c’est peu probable car c’est devenu systémique : manque de compétitivité, d’innovation, de rigueur budgétaire, de cohésion sociale,... Par manque d’ouverture, elle a raté le train de l’internationalisation et celui de l’innovation. L’innovation est l’amie des Allemands et l’ennemie des Français. La France va faire basculer le système européen, car il ne pourra sauver son économie sans changement au niveau européen ou sans modification de fonctionnement de l’économie allemande. On se dirige vers une fracture entre l’Allemagne et la France. Il y a dix ans, les 2 pays avaient un taux de chômage comparable, alors qu’aujourd’hui il est deux fois plus important en France. L’écart s’est creusé en à peine 5 ans. La devise européenne qu’on défend à tout prix est comme un pont sans joint… le pont ne pourra que s’effondrer quand la pression sera trop forte.

Quelle est alors votre proposition pour aider ces pays, sans affecter les autres ?

Pour la Grèce, on aurait dû prévoir une sortie temporaire de la zone euro, avec une devise contrôlée par la Banque Centrale Européenne, accompagnée d’un défaut de paiement afin de restructurer sa dette. Un défaut permet de rappeler la responsabilité des investisseurs dans leurs prises de risques. Il faut que la dette soit supportable pour ce pays et ne pas appauvrir davantage la population.

Mais un défaut aurait eu un effet de domino désastreux sur les autres pays européens…

Et aujourd’hui, on n’a pas eu cet effet ? On préfère juste faire semblant qu’il n’y pas eu cet effet ! Mais le coût est gigantesque sur le plan social avec des records de chômage. Clairement, pour ces pays du Sud, on a opté pour des déserts économiques à long terme. Et on accepte cela, du moins jusqu’au jour où un nouveau système sera incontournable.

Vous avez confié votre volonté de ‘voter blanc’ en mai 2014. Cela dit, vous tenez des propos très politiques, alors pourquoi ne pas entrer en politique ?

C’est un autre métier. Je crois qu’on perd toute puissance analytique si on se cloisonne dans un parti. Je vois des propositions très intéressantes à gauche comme à droite. Le tout, c’est de les réconcilier. Là, je ne vois aucun politicien admettre que telle ou telle proposition de l’opposition est une bonne idée. Au lieu d’avouer ses erreurs du passé, ils préfèrent le combat pour le combat. Il faut prendre des éléments de gauche comme de droite si on veut trouver un équilibre politique, soit la solidarité et la responsabilité individuelle.

Les partis centristes proposent une telle vision politique, non ?

Non, ce que les centristes font, c’est proposer le gris, alors qu’il faut parfois du noir, parfois du blanc. Si vous mélangez du vin et de l’eau, vous n’avez plus rien de potable. Alors que les deux l’un à côté de l’autre, cela a du sens. Le consensus débouche souvent sur rien. Ne peut-on pas faire de la vraie solidarité sans qu’il faille que chacun touche un peu ?

Bref, vous êtes inclassable sur l’échiquier politique ! Vous avez déjà eu des propositions ?

Inclassable, c’est vrai, raison de plus pour ne pas le faire. (rires) La preuve, j’ai déjà été approché par presque tous les partis. Ils prennent chacun l’extrait du discours qui les intéresse… Mais ils pensent finalement tous trop à court terme pour protéger le système qu’ils ont eux-mêmes mis en place.

En réalité, vous rêvez d’une nouvelle génération de politiques.

Je crois que le changement ne pourra venir que d’une nouvelle génération de politiciens, l’actuelle n’a pas de vision pour notre économie. J’attends de nouvelles approches, des hommes et femmes qui viennent d’en bas, du terrain, de vos lecteurs ou des contribuables. J’espère qu’ils vont pousser et proposer un nouveau système, équilibré. En ce, je suis optimiste.



En 2008, vous mettiez en garde contre la WALMARTisation de notre économie, en référence à ce groupe de la grande distribution qui propose tout à prix plancher. Votre réflexion a évolué ?

L’idée est simple, ce géant s’installe près de chez vous et vous propose tout dans un même endroit. A court terme, vous êtes satisfait, vous gagnez du temps, votre pouvoir d’achat grimpe, plus de choix,… Mais avec les années, vous voyez les inconvénients : les petits commerces disparaissent, les gens perdent leur boulot, les salariés du groupe gagnent moins qu’avant, l’industrie se délocalise où c’est moins cher (plus de 50% des produits Walmart sont fabriqués en Chine). En clair, la Walmartisation est un appauvrissement de l’économie américaine. Le patron du groupe encourage même ses salariés à obtenir des subsides alimentaires pour augmenter leur pouvoir d’achat. Peut-on faire pire ?

Vous pensez que cela arrive en Belgique ?

Faut faire gaffe, l’IKEAisation est une stupidité économique. Certains élus se réjouissent d’en ouvrir un pour créer 500 emplois. Pensons durable, la consommation ne crée pas de richesse. C’est la création qui crée de la richesse. Mieux encore, pour chaque usine automobile perdue, on aura un Shopping Center à la place ! Bientôt 3 à Bruxelles. Quelle stupidité politique, ces shoppings ne vont jamais créer de la croissance économique. Aux États-Unis, on en est déjà revenu, car ils y ferment les centres commerciaux. Ils encouragent davantage la création économique.

Vous avez plus de 40.700 followers sur Twitter (@GeertNoels) , c’est énorme, plus que Didier Reynders par exemple. Pour vous, c’est un outil de communication ou d’influence ?

Je suis surtout très fier que parmi eux, il y ait beaucoup de diversité : flamands, francophones, anglophones, de gauche, de droite,… C’est un outil d’équilibre et un moyen pour répondre aux questions concrètes, critiques, remarques et commentaires. Les politiciens me répondent, et je réponds aussi. C’est un magnifique outil interactif.


Une interview de Dorian de Meeûs

@ddemeeus