Jusqu'au bout, des voix se sont élevées pour convaincre la Banque centrale européenne (BCE) de ne pas relever ses taux d'intérêt. Après l'OCDE et Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe, la Fédération bancaire européenne, l'Unice et le Premier ministre français Dominique de Villepin avaient tenté hier matin de dissuader la BCE de donner un tour de vis à sa politique monétaire, susceptible, selon eux, de menacer une reprise économique encore poussive en Europe.

En vain. En début d'après-midi, la BCE a officialisé ce que le marché avait anticipé depuis quelques jours: le principal taux d'intérêt (NdlR: le taux de refinancement, soit le taux minimum auquel les banques peuvent emprunter de l'argent à la BCE pour se refinancer) a été majoré de 25 points de base, passant de 2 à 2,25pc.

Le changement de cap de la BCE est important. Fondamental même et laisse augurer un nouveau cycle dans la politique monétaire européenne. Car cela fait 5 ans maintenant que le gardien de la politique monétaire européenne n'avait plus augmenté ses taux. Et deux ans et demi qu'il n'avait plus touché à ses taux: cela remonte précisément au 5 juin 2003, où le taux de refinancement avait été ramené de 2,5 à 2pc.

Politique «accommodante»

Le marché attendait évidemment avec impatience les explications du Français Jean-Claude Trichet, président de la BCE, qui avait, ces derniers jours, préparé les esprits à une telle perspective, évoquant «un risque accru pour la stabilité des prix à moyen terme». En clair: un dérapage inflationniste. Pour rappel, la BCE s'est engagée depuis sa création à maintenir l'inflation sous la barre des 2 pc: les derniers chiffres, ceux de novembre, évoquent une hausse de 2,4pc sur une base annuelle.

Lors de sa conférence de presse, Jean-Claude Trichet a tenu à souligner d'emblée que cette hausse de taux n'affectera pas la croissance dans la zone euro, comme pour répondre à ses détracteurs. Et à tenu à rassurer: «Il n'y a pas eu de décision prise ex-ante, avant la réunion d'aujourd'hui du conseil des gouverneurs, de nous engager dans une série de hausses de taux», ajoutant que la banque «continuerait de suivre de près tout ce qui se passera en matière de risques pour la stabilité des prix».

Pour Jean-Claude Trichet, la politique monétaire de la zone euro «reste accommodante», c'est-à-dire que les conditions de crédits sont suffisamment bon marché pour «soutenir une croissance économique durable et la création d'emplois». Pas de cycle agressif de hausses des taux donc, les économistes tablant sur un taux de 2,5, voire 2,75pc maximum d'ici au printemps. «Même s'il n'y a pas à proprement parler de spirale inflationniste, cette décision est logique dans le chef de la BCE, qui prépare le terrain depuis un an maintenant et qui, avec une croissance économique meilleure au troisième trimestre (NdlR: 2,4pc sur une base annuelle), a vu une fenêtre d'opportunité pour agir. A moyen terme, les attentes inflationnistes sont en effet plus élevées car la masse monétaire en circulation connaît une croissance annuelle de l'ordre de 6 à 8pc. Ces liquidités trop importantes constituent un signe avant- coureur d'inflation à long terme. Cette décision ne va pas casser la croissance dans la zone euro», nous explique Vincent Van Esch, économiste au service d'études économiques d'ING.

Alors, la BCE et Jean-Claude Trichet ont-ils convaincu? L'euro a reculé peu après l'annonce de la hausse des taux. Quant aux places boursières européennes, elles ont bien progressé hier, appréciant visiblement les propos mesurés du président de la BCE. Alors, examen de passage réussi?

© La Libre Belgique 2005