ENTRETIEN

Lundi, l'Université catholique de Louvain accueillera trois nouveaux docteurs honoris causa: Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank (Bangladesh), Pascal Lamy, commissaire européen, et Joseph Stiglitz, professeur à Columbia University, vice président de la Banque mondiale de 1997 à 2000, Prix Nobel d'économie 2001 et auteur de `La grande désillusion´, un ouvrage corrosif sur l'échec de la mondialisation. Nous avons interrogé le professeur Pierre Dehez (Economie et Ires) qui présentera lundi ce dernier, souffrant, en son absence.

Quelles sont les raisons qui ont amené l'UCL à accorder le titre de docteur honoris causa à Joseph Stiglitz? Son parcours personnel? Son raisonnement économique? Son côté `provocateur´ et `air du temps´ ?

Le parcours de Stiglitz est tout à fait exceptionnel. Professeur ordinaire à 26 ans au MIT, il a gagné dans la foulée la médaille John Bates Clark qui récompense le meilleur économiste de moins de 40 ans. Ses travaux pionniers sur les conséquences de l'information imparfaite sur l'efficience des marchés ont eu un impact considérable dans la recherche académique, ce qui lui valut le prix Nobel en 2001. L'une des implications de ces théories est la sous-optimalité du marché, du laisser-faire. Stiglitz en conçoit une opposition parfois virulente contre la privatisation et la libéralisation tous azimuts, comme l'attestent ses passages, souvent orageux, successivement dans l'équipe de conseillers économiques de Clinton et à la Banque mondiale. Ses nombreux détracteurs n'ont eu de cesse de le traiter de mégalomaniaque, voire de second Nash, il est difficile de voir dans le parcours de Stiglitz autre chose que de la cohérence intellectuelle et une ouverture d'esprit que n'ont pas altérées ses passages mouvementés dans les hautes sphères politiques. Difficile d'y voir de l'opportunisme puisque son opposition au FMI remonte à la crise asiatique de 1997 ou du dogmatisme.

Très critique à l'égard des méthodes du FMI, de la mondialisation et de l'unilatéralisme américain, l'auteur de `La Grande désillusion´ mène-t-il une action positive pour guérir les `maladies du capitalisme´? Quel est l'apport constructif de son réseau `Initiative for policy dialogue´?

Stiglitz s'oppose d'abord à ce qu'on a coutume d'appeler le Consensus de Washington, à savoir que la recette libéralisation-privatisation-stabilisation est le remède exclusif des crises et du sous-développement économiques. Et il s'élève contre le FMI (et le Trésor américain qui le soutient invariablement) lorsque celui-ci applique aux pays sud-asiatiques en crise en 1997 les mêmes remèdes que ceux qu'il avait appliqués aux pays d'Amérique latine dans les années 80, alors que les premiers avaient un niveau d'épargne interne et une gouvernance sans rapport aucun avec les derniers. Stiglitz propose une approche beaucoup moins rigide, prenant en compte les spécificités économiques et sociales des pays, et basée sur un dialogue large impliquant notamment la société civile, avec deux objectifs en ligne de mire: promouvoir l'intégration sociale et rendre la société civile en quelque sorte propriétaire du processus de réforme. C'est le sens premier de son Initiative for Policy Dialogue. L'idée n'est pas nouvelle, voir par exemple le Social Policy Dialogue lancé par l'ancien président chilien Patricio Alwyn en 1997. Mais le prestige de Stiglitz est tel dans les pays en développement ou en transition (après son affrontement avec le FMI notamment) qu'il est permis de penser que son initiative, lancée en juillet 2000 et devenue réellement opérationnelle en 2002, saura mobiliser à terme les énergies vives des pays concernés.

Est-il possible à ses yeux de concilier les logiques de Davos et de Porto Alegre?

Pour être farouchement contre le Consensus de Washington, Stiglitz n'en est pas moins conscient des avantages d'un monde plus intégré, d'une économie globalisée. Il a coutume de dire que le libre échange n'affecte pas le nombre d'emplois mais la qualité de l'emploi. L'accès à des technologies plus avancées est pour lui un avantage formidable et décisif de la globalisation pour les pays les moins développés. Il n'est donc pas question de la rejeter en bloc. Mais pour que la globalisation soit réussie, il faut, selon lui, qu'elle soit débarrassée de ses dogmes dont le Consensus de Washington est le vecteur visible, et que les grandes puissances, à travers le FMI, cessent de jouer hypocritement sur ces dogmes en réclamant aux pays pauvres ce qu'elles-mêmes ne font pas et n'ont jamais fait (par exemple, l'abandon du protectionnisme). Il faut ensuite être plus à l'écoute des peuples, d'où son Initiative for Policy Dialogue.

© La Libre Belgique 2003