La crise de la dette souveraine n'a-t-elle pas contribué à mettre en lumière les défauts de la construction politique de l'Union ? Au sein du Conseil européen, par exemple : considérez-vous que le couple franco-allemand agit à la manière d'un directoire ?

Cette impression existe en effet et est savamment entretenue par certains qui y trouvent un intérêt. Mais ce n'est pas ma perception des choses. La presse européenne décrit le fonctionnement du Conseil européen comme fonctionnant selon les desiderata de Mme Merkel et de M. Sarkozy. Moi, je ne m’inscris pas en faux contre la nécessité de voir le couple franco-allemand fonctionner de la meilleure façon possible. C’est important pour tous. Je ne critique donc pas le fait que les deux se concertent et fassent des propositions communes. Ce que j’observe, c’est que bon nombre de ces propositions, qui ont suscité l’impression que l’Allemagne et, dans une certaine mesure, la France, dictent la démarche à suivre, n’ont jamais vu le jour… Si vous revisitez un certain nombre de propositions franco-allemandes, vous constaterez qu’elles n’ont pas été reprises par le Conseil européen ou celui de l’euro. Où est la disposition qui dit que le droit de vote serait enlevé à un État membre ne respectant pas les critères de déficit et de dette ? Où trouvez-vous inscrit dans un quelconque traité le principe qu’à chaque besoin de restructuration de dette il faudrait une participation du secteur privé ? La décision que nous avons prise de décider à la majorité qualifiée le renforcement des procédures du pacte de stabilité est le contraire de l’exigence franco-allemande exprimée à Deauville, en 2010.

Mais avez-vous pu être agacé par la méthode ?

J’arrive à concevoir que, de temps à autre, il est nécessaire en Europe de procéder par la voie intergouvernementale car le consensus n’est pas suffisamment étanche que pour pouvoir procéder par la voie communautaire. Cela étant, ajouter des décisions intergouvernementales à des procédés intergouvernementaux risque de nous faire perdre, sur le moyen et le long terme, la méthode communautaire qui a tout de même fait ses preuves.

La chancelière allemande Angela Merkel a dit que la mission de sa génération était non seulement de renforcer l'union économique et monétaire, mais aussi d'aller plus loin dans une union politique. Jusqu'où ? Aux Etats-Unis d'Europe, comme l’a suggéré notamment Guy Verhofstadt ? Et comment aller plus loin en donnant à cette union politique la légitimité démocratique qui va de pair?

Tout en m’inscrivant dans une partie de cette rhétorique fédéraliste, je ne la fais cependant pas mienne. Je ne crois pas que l’Union européenne est en voie d’étatisation qui la verrait se transformer en une sorte d’Etats-Unis d’Europe. Nous n’aurons jamais la qualité étatique qui est celle des USA. Lorsque l'’on s’inscrit dans un tel cortège d’ambitions et de rêves, il faut de temps à autre parler aux citoyens d’Europe. Pour vérifier si cette démarche est ou non partagée par le plus grand nombre. Intégrons davantage l’Europe, tirons toutes les conséquences de l’intégration que nous avons et de celle, raffermie, que nous devons avoir, mais ne laissons pas miroiter des destinées auxquelles l’Union européenne ne pourra jamais prétendre. Si on tirait toutes les conséquences de l’intégration que nous avons déjà, ne serait-il pas sage de faire en sorte que les Etats membres de la zone euro soient représentés par un siège unique au conseil d’administration du FMI ? Nous en serions le principal actionnaire. Pourquoi les Européens s’y répartissent-ils en neuf constituantes différentes ? Donc, avant de vouloir attaquer d’autres horizons, faisons d’abord ce qui s’impose aux yeux de tous ceux qui nous observent, sauf à nos propres yeux…

Il sera notamment question des moyens à mettre en œuvre pour relancer la croissance dans l'Union, lors du sommet européen. Ce n'est pas la première fois que les Européens se penchent sur ce dossier, mais les grands discours n'ont été suivis que d'effets mitigés, jusqu'ici.

Je crois que nous devons revisiter en détail les différents segments du parachèvement du marché intérieur. Si ce marché n’a pas été porté à son meilleur niveau, c’est notamment parce que des poches de croissance, entre autres dans le domaine des services ou de l’économie digitale, n’ont pas été explorées. C’est tout un débat qui touche au véritable gouvernement économique. Car cette croissance potentielle existe et au niveau des différents Etats et à celui de l’économie de la zone euro, voire de l’Union européenne dans son ensemble. Cela présuppose une excellente préparation de ce débat par la Commission et la volonté des chefs d’Etat et de gouvernement de prendre le temps nécessaire pour cette démarche et se mettre d’accord sur les actions à mener.

Et agissent comme un gouvernement économique européen. Comment ce gouvernement économique doit-il fonctionner, selon vous ?

Demander à ceux qui disent qu’ils l’ont découvert ! Moi, avec MM. Delors, Bérégovoy et Maystadt, j’étais dès 1991 en faveur de son inscription – en utilisant ce terme de ‘gouvernement économique’ – dans le texte qui allait donner naissance au traité de Maastricht. Nous estimions qu’il n’était pas suffisant de doter l’union monétaire d’une autorité monétaire indépendante et centralisée, mais qu’il fallait lui adjoindre un bras de politique économique. Ce gouvernement économique, que nous appelions de nos vœux en 1991, et qui fut brutalement rejeté par les Pays-Bas et l’Allemagne qui s’en font pourtant le chantre aujourd’hui, réside pour moi dans la répétition au niveau européen du travail qu’un gouvernement national doit accomplir dans son propre contexte. On ne devient pas gouvernement économique en s’auto-décrétant de la sorte, mais en le prouvant. Et nous sommes loin de l’avoir prouvé, en dépit de la masse des bonnes intentions claironnées.

En admettant qu'une telle instance pilote les politiques économiques au niveau européen, faudrait-il réévaluer sa relation avec la Banque centrale européenne, tout en maintenant l'indépendance de cette dernière?

Pour définir une politique monétaire qui sied à toute la zone sans nécessairement devoir s’ajuster à chaque politique ou spécificité nationale, la BCE doit composer avec 17 gouvernements, quelques 60 partis politiques. C’est autrement compliqué qu’aux USA, où la FED (Federal Reserve, NdlR) traite avec un pays centralement organisé et disposant d’un exécutif unique. Notre autorité monétaire francfortoise fonctionne pour toute la zone euro en dépit des disparités micro et macro-économiques qu’il peut y avoir dans les différents sous-ensembles. Donc, notre modèle n’est pas américain. Les pères du traité de Maastricht ont délibérément choisi, en le suivant quasi totalement, le modèle de la Bundesbank allemande, qui fixe comme objectif prioritaire, sinon exclusif, le maintien de la stabilité des prix. Sur ce point, d’ailleurs, la BCE a fait son travail depuis l’avènement de l’euro puisque l’inflation moyenne est de 1,97%. Soit moins que la moyenne historique des meilleurs temps du Deutsche Mark. Il n’est pas imaginable – bien que parfois conjoncturellement partiellement souhaitable – que nous revisitions le dispositif de base du Traité de Maastricht car bon nombre d’Etats membres accordent une très grande importance à la stabilité des prix. Qui est un bien précieux à préserver à tout prix car l’inflation, surtout élevée, est le pire ennemi des travailleurs.

Retrouvez la suite de cet entretien exclusif dans La Libre Belgique de ce mercredi. Jean-Claude Juncker y déclare que l'Union européenne doit aider la Grèce à se relancer. Il souhaite également son maintien dans la zone euro et préconise qu'un commissaire soit délégué à la reconstruction de ce pays.