Entreprises & Start-up

Une fonction du prix est de coordonner offre et demande sur un marché. Ceci vaut pour le prix des biens comme pour celui du travail - le salaire. En ce sens, le prix est un thermomètre. Il nous indique s’il y a surchauffe, s’il y a déséquilibre entre ce que d’aucuns sont prêts à offrir et ce que d’autres sont disposés à acheter. Or, si l’on peut dire " ce thermomètre est défectueux ", on n’aura pas naturellement tendance à affirmer qu’un thermomètre puisse être " injuste ". Est-il alors absurde d’utiliser l’idée de prix ou de salaire juste ? Non. Laissons ici les cas où deux personnes de productivité identique ont deux salaires différents par pur racisme ou sexisme. Limitons-nous aux cas où les caractéristiques des produits concernés ou la productivité des personnes diffèrent. Prenons l’exemple d’un patron du Bel 20 gagnant 25 fois le salaire moyen d’un de ses employés. Posons que cet écart correspond effectivement à un écart de productivité marginale. L’écart salarial qui en découle peut être attribué à trois facteurs, les deux derniers étant source d’injustice. D’abord, une part de l’écart pourrait s’expliquer par une différence d’effort au travail.Il serait cependant naïf de croire que ceci peut en justifier une part significative. Sans nier l’écart de productivité marginale, dire qu’un tel patron fournirait "un effort" de travail ne fût-ce que 10 fois supérieur à celui de ses employés serait déjà aventureux, surtout s’il est un bon patron qui réussit à les motiver. Ensuite, l’écart salarial pourra s’expliquer aussi par des facteurs liés à des défaillances de marché. Ainsi, la taille élevée de certaines entreprises - un des déterminants du salaire - est souvent analysable comme l’effet - et la cause - d’un manque de concurrence. Dans cette mesure, le patron tire injustement avantage d’une telle défaillance. Plus généralement, le prix d’un bien sera tantôt trop élevé (exemple : en raison d’asymétries d’information), tantôt trop faible (exemple : lorsque le coût social de la pollution n’est pas internalisé). En cas de défaillance de marché, les prix sont dits "inefficaces". Mais ils sont aussi injustes. Le monopoleur profitant de sa situation ou le pollueur tirant avantage de normes insuffisantes pratiquent des prix injustes, respectivement envers les consommateurs et envers les victimes de pollution. Enfin, le salaire d’un patron ne traduit pas seulement son effort ou les caractéristiques du marché concerné. Il est aussi le fruit du contexte social général. Et il dépend ainsi par exemple de la chance qu’il a eue d’accéder à une formation à laquelle d’autres n’ont pu accéder en raison d’un milieu socio-économique défavorable ou d’un manque de qualités naturelles. Il dépend également du partage des rôles entre genres. Dans la mesure où une partie de ce contexte social peut être considérée comme injuste, par exemple sur le plan distributif ou de l’égalité entre hommes et femmes, ceci constitue une cause distincte d’injustice de son salaire. Les défaillances de marché et l’incapacité de nos systèmes politiques à répondre comme il se doit aux conséquences de différences naturelles ou socio-économiques dont nous ne sommes pas responsables affectent significativement le niveau des salaires. Elles déterminent aussi la mesure dans laquelle ces salaires sont injustes.

On peut bien sûr attendre des Etats qu’ils s’attaquent à ces deux problèmes, pas spécialement d’ailleurs en régulant directement les prix. Ce serait cependant se leurrer que de penser qu’ils y parviendront si nous continuons à penser que nous "méritons" une grande part des écarts salariaux qui nous séparent. Ce serait en outre faire preuve d’hypocrisie que de penser qu’un prix ou un salaire ne peut être injuste que s’il est illégal, tout en pressant nos autorités de réduire la fiscalité sur les hauts revenus, de limiter la protection de notre environnement ou de restreindre le financement d’un enseignement de qualité accessible à tous.