La politique agricole commune de l'Europe a conduit à des impasses : surproduction, prix élevés, subventions. Essayons d'imaginer comment la spéculation, au sens noble du terme, pourrait se substituer à l'administration des marchés agricoles. L'agriculture européenne illustre parfaitement la nécessité de la spéculation. De tout temps, les agriculteurs ont spéculé sur leurs productions.

Pourquoi ? Parce que les prix des produits agricoles fluctuent de façon importante d'année en année et au cours d'une même année. Les chocs climatiques ou biologiques viennent perturber un équilibre des marchés d'autant plus instable que les demandes de produits ne sont pas élastiques. Une faible variation des quantités offertes implique une forte variation des prix. La volatilité des prix est donc un phénomène naturel.

Pour s'assurer un revenu stable, les agriculteurs ont pendant longtemps diversifié leurs types de production, comme on diversifie un portefeuille d'actions. On parlait alors de spéculations agricoles. Les techniques de production ont évolué avec, comme corollaire, la nécessité de spécialisation. Pour accélérer le processus de modernisation de l'agriculture, l'Union européenne a choisi une voie opposée à celle de la spéculation en garantissant aux producteurs des prix indépendants de la demande ou de la météo.

Un secteur "à part" de l'économie a été ainsi créé : isolé des marchés mondiaux, grâce à des droits de douane qui élèvent le niveau moyen des prix, et uniformisé d'un bout à l'autre de l'Europe. L'évolution technique représente le résultat positif de cette politique agricole. Mais le système déconnecte les producteurs de la réalité des consommateurs.

Les premiers reçoivent de Bruxelles des signaux pour faire ou ne pas faire. Les seconds ne jouent plus de rôle dans la fixation du prix des produits, donc dans le choix des productions sur le long terme. L'information ne circule pas, les marchés ne jouent plus leur rôle. Parfois même, le consommateur se détourne des produits obtenus (lait, beurre, sucre ou certaines viandes). Le système devient alors infernal, il crée des excédents de production par rapport à la demande de consommation, d'où l'obligation de stocker, d'exporter, parfois de détruire, ce qui est de plus en plus coûteux.

Les "montagnes" de beurre et de produits écrémés, les "lacs" de lait, les "flots" de vin européen sont devenus de grands classiques. Que faire ? La tentation des "spécialistes du système" consiste à réduire les coûts. C'est simple ! On réduit partiellement la garantie de prix offerte aux producteurs. Ou bien, on bloque l'évolution de certaines situations avec l'institution de quotas pour certaines productions. Bref, pour répondre aux problèmes budgétaires à court terme, la solution consiste à modifier partiellement les règles du jeu.

Les effets visés sont atteints avec la réduction ou la stabilisation des dépenses agricoles pour le budget de l'UE. Les effets seconds : absence de flexibilité dans le choix des productions et fluctuations du cours des céréales. Bloquer une situation est aberrant dans une économie dynamique. Laisser les prix fluctuer oblige les entreprises du secteur (agriculteurs, coopératives, négociants, transformateurs...) à prendre des risques nouveaux.

Le producteur craint une chute des prix pour ses productions en cours, tout comme le négociant qui détient des stocks de marchandises. L'utilisateur de produits agricoles craint une augmentation des prix, ainsi que le négociant qui doit vendre à prix ferme avant de posséder la marchandise. La survie de ces entreprises est menacée. Elles sont obligées de prendre des positions spéculatives importantes liées à leur spécialisation (le producteur s'est concentré sur une ou deux "fabrications", par exemple).

Mais elles ne disposent pas de moyens pour gérer convenablement ces risques nouveaux. Elles n'en ont pas l'habitude, car elles ont vécu depuis longtemps sous un régime protégé. Leur situation va devenir intenable, puisque, avec les mêmes moyens financiers ou humains, elles vont prendre des risques accrus de fluctuation. Face à ce problème, soit les entreprises prennent le risque de poursuivre leur activité comme si de rien n'était et, dans ce cas, risquent de disparaître sur de mauvaises opérations commerciales. Soit elles réduisent de façon drastique leur activité afin d'ajuster les risques commerciaux à leur surface financière, et c'est la survie de la filière agricole qui est elle-même remise en cause.

Nous sommes donc dans une phase transitoire. Que va-t-il se passer ? Au risque d'être caricatural, il est possible de proposer deux scénarios : le retour au système initial, c'est-à-dire la stabilisation par des prix garantis élevés, ou la mise au travail des spéculateurs (la mise en place de marchés spéculatifs). Le scénario du retour nécessite un surcroît d'argent de la part du consommateur. En effet, celui-ci paie davantage pour garantir une bonne rémunération aux producteurs.

Mais le système de l'isolation du marché européen est d'une certaine façon indolore, car le consommateur ne se plaint pas de ne pas pouvoir acheter du beurre néo-zélandais moins cher. Par contre, le contribuable, par l'intermédiaire des contributions des pays membres, paie les effets négatifs du système, comme le stockage des produits laitiers et des produits animaux ou les subventions à l'exportation de céréales vers les pays tiers.

Si les effets s'accentuent, ce qui a toutes les chances de se produire puisque le marché ne peut plus transmettre de signaux aux producteurs, le contribuable sera de plus en plus sollicité. Les marchés spéculatifs remettent les productions agricoles à leur place, c'est-à-dire au milieu de la vie économique des pays concernés. Comme il a été indiqué précédemment, les prix agricoles sont naturellement volatils. Les professionnels du milieu agricole doivent chercher à diversifier leurs risques, non plus en multipliant les types de production, mais en utilisant des actifs financiers dont les prix sont liés aux produits physiques.

C'est ainsi que depuis la fin du XIXe siècle, les agriculteurs américains, alors sans garde-fou devant la fluctuation des cours, se couvrent en intervenant sur les marchés à terme de marchandises. Un système qui, même après l'apparition de subventions à l'agriculture, a connu un développement extraordinaire outre-Atlantique.

© La Libre Belgique 2009