La crise grecque l’a largement démontré ces dernières semaines : nombreux sont les experts qui émettent des opinions ou des avis dans des domaines relevant de la sphère économique, mais aussi politique. Ces avis sont parfois requis par le monde politique ou sont simplement émis par des personnes qui estiment avoir leur mot à dire dans le débat public. Quelle est la place de ces économistes et autres experts dans le débat public ? Sont-ils écoutés et suivis ou, au contraire, leur avis est-il vite balayé ?

"C’est parfois difficile de relayer certaines idées face à la ligne d’un parti. D’une manière générale, je trouve que les avis et idées passent vraiment bien, que ce soit au niveau national ou européen, même s’ils ne sont pas toujours suivis de l’effet escompté. Il faut pouvoir admettre que nous ne sommes pas des professeurs Nimbus. Il faut, bien sûr, étayer ses avis et voir qui est preneur. Mais nous devons aussi pouvoir admettre que les hommes et femmes politiques aient leurs priorités" , indique Roland Gillet, professeur de Finance à la Sorbonne.

Recommandation et… décision

"Nous devons dire les choses et les diffuser. Mais nous devons veiller à toujours argumenter nos thèses sur base d’une analyse scientifique rigoureuse, souligne Muriel Dejemeppe, professeur à l’UCL . Cela prend du temps, à la fois pour établir ces thèses mais aussi pour qu’elles soient écoutées." Les experts doivent aussi reconnaître les limites de leur champ d’action et de compétences. "Il faut prendre garde à la séparation des responsabilités. Les hommes politiques ne sont pas là pour entériner les propositions formulées par tel expert ou tel groupe d’experts, même lorsque ces experts s’expriment à l’initiative des pouvoirs publics. Les économistes ne doivent pas céder à la paranoïa, d’abord parce qu’il est normal que la décision politique diverge de la recommandation académique, ensuite parce que c’est le lot de toute profession" , estime Etienne de Callataÿ, Chief Economist à la Banque Degroof.

Il faut toutefois reconnaître que les contacts entre le monde politique, le monde académique ou économique sont plutôt rares et limités. Parfois, les décisions prises semblent aller totalement à l’encontre d’avis pourtant partagés par plusieurs économistes. "Au total, il ressort une impression de gaspillage. Il y a de la compétence qui ne demande qu’à être mobilisée au service de l’intérêt général et dans le respect des responsabilités de chacun, mais cette ressource est galvaudée, ce qui conduit à des décisions qui semblent sous-optimales" , regrette Etienne de Callataÿ.

L’expertise est donc là. Mais à quand une écoute plus proactive par les décideurs politiques, une écoute menant à un vrai débat et à des mesures concrètes ?


La technique du groupe de travail

Les ministres mettent parfois en place des groupes de travail pour traiter des problématiques spécifiques. C’est le cas récemment du groupe de travail initié par le ministre des Finances pour faire de Bruxelles un centre d’excellence financière ou encore du groupe "Digital Minds for Belgium" d’Alexander De Croo, ministre de l’Agenda numérique. Ces deux groupes composés d’experts fonctionnent plutôt bien. Pour le groupe "Digital Minds", un de ses participants nous confie que, "en pratique, nous avons peu de réunions, mais le ministre les préside lui-même et elles sont bien préparées. Puis, entre les réunions, son cabinet se met au travail en ayant des contacts avec les différents services utiles des membres du comité" . Il en résulte déjà une mesure concrète : le plan start-up. C’est important que ces groupes existent. Ils démontrent la volonté du pouvoir politique de ne pas travailler "en chambre". Cependant, au-delà du dialogue, quand il s’agit d’implanter les recommandations, quelques désillusions peuvent survenir. "Même quand le gouvernement demande - mais c’est rare - à un groupe d’experts de plancher sur un sujet (réforme des pensions, par exemple), les recommandations qui en résultent sont loin d’être suivies à la lettre. On s’en écarte significativement… voire on dort dessus, comme avec nombre d’avis du Conseil supérieur des Finances" , constate Etienne de Callataÿ.