Renaud Bentégeat n’est pas seulement le patron de l’entreprise CFE basée à Bruxelles. Il est aussi le président de la Chambre française de commerce et d’industrie de Belgique. Et c’est à ce titre qu’il nous livre sa vision de la situation économique de la France. "Je suis en Belgique depuis une douzaine d’années , indique-t-il. Donc, mon regard sur la France n’est certainement pas le regard de quelqu’un qui vit la France au quotidien. Cela dit, je crois que la France souffre d’un vrai problème sur le plan économique, c’est le manque de confiance et le pessimisme des acteurs économiques. C’est très frappant lorsqu’on rencontre aujourd’hui des chefs d’entreprise français qui exercent en France, de voir combien ils sont inquiets pour l’avenir. C’est un élément purement subjectif mais c’est un facteur très important et qui ne facilite ni la croissance ni l’esprit d’entreprise."

C’est lié au climat politique ?

Oui sûrement même si c’était vrai déjà sous le régime politique précédent. C’est probablement aussi directement lié à l’apparition de la crise en 2008.

Mais cette crise a été la même pour tout le monde y compris pour la Belgique…

Je crois effectivement que ce sentiment valait aussi pour les entrepreneurs belges mais j’ai le sentiment qu’ici, cette vague de pessimisme est passée. Il y a de plus en plus d’indices qui laissent présager une croissance meilleure tandis qu’en France, on a l’impression qu’il y a encore comme une chape qui pèse encore sur les épaules des entrepreneurs.

Vous l’expliquez ?

Je crois que les Français n’ont pas encore réglé leur problème avec l’entreprise. L’entreprise en France reste mal vue. Les entrepreneurs ne sont pas toujours bien perçus. Une très grande partie de l’opinion en France, se représente encore l’entreprise avec des clichés souvent négatifs alors que les entrepreneurs sont souvent accusés de gagner trop d’argent.

Mais tout cela, c’est historique…

Oui mais la dernière élection présidentielle a renforcé ce ressenti avec l’idée qu’on allait une fois encore faire payer les entreprises et les entrepreneurs. Les hausses d’impôt à caractère symbolique sur les hauts revenus sont perçues comme une punition à l’égard de ceux qui entreprennent et réussissent.

L’environnement politique est donc en cause ?

Je ne veux pas entrer dans un débat politique mais je pense aussi qu’il y a eu deux temps dans les années récentes. D’abord une série de mesures qui ont été pénalisantes pour les chefs d’entreprise. Un exemple. Prenez les restrictions à la capacité de transmettre l’héritage qui sont devenues très restrictives avec pour effet secondaire de figer le capital et de développer une épargne considérable mais improductive chez des personnes âgées. Et aussi d’empêcher les jeunes entrepreneurs de créer leur entreprise, faute de moyens financiers.

Mais il y a un deuxième temps…

Oui, il y a eu ce discours de Nouvel An prononcé tout récemment par le président de la République. Je suis surpris d’ailleurs de voir que ce discours sur le thème du "pacte de responsabilité" proposé aux entreprises a surtout entraîné des réactions très positives dans le patronat français, le Medef, et n’a pas suscité trop de hurlements dans l’électorat du président de la République. C’est un discours de réhabilitation de l’entreprise. Il propose un pacte pour la création d’emplois dans un esprit beaucoup plus libéral que ce qu’on avait entendu jusque-là.

Cette proposition de pacte ne vient-elle pas trop tard ?

Il n’est jamais trop tard mais cela veut dire surtout qu’il y a eu une prise de conscience politique.

Motivée par quoi ?

Je crois qu’on a pris conscience que s’il devait y avoir encore une crise importante dans la zone euro, la France pourrait se trouver en difficulté parce qu’elle a des mauvais points : un déficit public très important, un taux de chômage relativement élevé même s’il se stabilise, et une balance commerciale très déficitaire. Mais il faut nuancer cela car la France n’a pas que des côtés négatifs. Il y a deux points très importants et qu’on oublie souvent. Le premier c’est la démographie. La France est le pays d’Europe qui a de loin le meilleur taux de renouvellement démographique. Ce qui veut dire que le problème du paiement des retraites et de la gestion du vieillissement de la population est un problème qui touchera beaucoup moins la France que d’autres, l’Allemagne notamment. D’autre part, qui dit jeune génération dit aussi dynamique d’entreprise et dynamique d’emploi.

Et l’autre élément positif ?

Une récente étude de Deloitte indique que la France arrive en tête de la création de start-up en Europe. La France, ce n’est pas qu’une fonction publique qui gère le pays et une économie moribonde. Il y a de cela mais il y a plusieurs France et notamment une France de la nouvelle économie.

Cette France-là ne sera pas tentée de s’exiler en Belgique ?

A Bruxelles, comme à Londres ou à Genève, on a l’impression que le phénomène de l’exil fiscal est énorme. C’est vrai que le ras-le-bol fiscal existe partout en France et notamment en raison de l’impôt sur le capital. Il ne faut pas surestimer ce phénomène. Mail il est vrai que si on quitte la France c’est plus pour sa fiscalité que pour son potentiel. Et le discours de François Hollande le 31 décembre marque un changement sur ce plan. Réhabiliter l’image de l’entreprise en France et faire tomber les clichés négatifs de l’entrepreneur, il n’y a que la gauche qui peut faire cela. Si les mots de François Hollande ne sont pas que des mots, on réglera ce problème de manque de confiance et d’absence de visibilité. Et si en plus on peut régler la question du ras-le-bol fiscal…