Vous l’aurez constaté : si les prix du baril de pétrole sont en chute libre depuis près d’un an et demi, les prix à la pompe ont nettement moins baissé. Depuis deux ans, le baril de Brent, la référence du cours de l’or noir en Europe, est ainsi passé de près de 80 euros à 30 euros actuellement. Soit une dépréciation de l’ordre de 63 %.

Pourtant les prix à la pompe ont connu une baisse plus de deux fois moins importante : tant l’essence que le diesel n’ont diminué que de l’ordre de 25 %. "La pompe à essence reste la plus belle machine à collecter l’impôt et depuis que les prix du pétrole sont bas, elle n’a jamais autant récolté d’argent", explique Jean-Louis Nizet, secrétaire général de la Fédération pétrolière belge.

Selon lui, les carburants n’ont jamais autant été taxés dans notre pays, avec un taux de 67 % pour un litre d’essence, et un taux "historique" de 60, 5 % de taxes pour le diesel. "Même si le prix du baril devait tomber à zéro sur les marchés, l’automobiliste belge paierait toujours 95 cents son litre d’essence à la pompe", constate M. Nizet.

1. Comment expliquer cette chute des prix à double vitesse ? Le principe est simple : plus le poids des taxes est important dans un prix, moins l’effet d’une baisse se fait ressentir. Le prix du gasoil de chauffage, peu taxé, a ainsi chuté beaucoup plus rapidement que les prix du carburant automobile. En examinant la composition des prix à la pompe, on se rend ainsi compte de l’importance des taxes sur le prix final (voir infographie). Celles-ci sont soit fixes (accises), soit dépendantes du prix du produit (TVA). Pour un litre d’essence acheté aujourd’hui à la pompe, le prix du produit venu de la raffinerie ne coûte ainsi que 24 cents. Si on rajoute la marge et les coûts de distribution, on arrive à un montant proche des 40 cents. Ce serait le prix que l’automobiliste paierait s’il n’y avait pas de taxes. Mais la réalité est bien différente : le prix maximum affiché à la pompe est actuellement de l’ordre de 1,24 euro. Près de 80 cents de TVA et d’accises rentrent ainsi directement dans les caisses de l’Etat. Soit deux tiers du prix total du litre d’essence à la pompe. Si on fait le même calcul avec le diesel, on obtient un chiffre légèrement inférieur (40 cents de prix du produit et coûts de distribution pour 60 cents de taxes). Cette part des taxes dans le prix total n’a fait qu’augmenter ces deux dernières années. Alors que les prix à la pompe diminuaient de 25 % en deux ans, les accises ont augmenté de 0,9 % pour l’essence et de 8,7 % pour le diesel. "Le consommateur a été trompé. On a laissé croire que les accises sur l’essence allaient diminuer pour s’aligner sur celles du diesel. Mais, après une légère baisse, elles ont augmenté de 4,5 % en janvier 2016. Ce n’est pas correct", peste M. Nizet.

2. L’Etat est-il gagnant à tous les coups ? La chute des prix pétroliers peut donner des sueurs froides à l’Etat belge sur une autre partie des taxes : la TVA (21 %) qui est calculée en fonction du prix du litre à la pompe. Avec un prix plus bas, ces recettes financières sont théoriquement moindres. "Mais avec les accises qui augmentent, l’Etat s’y retrouve", assure Jean-Louis Nizet. En plus, le consommateur a tendance à rouler davantage, lorsque le prix à la pompe est plus attractif. La consommation d’essence a ainsi augmenté de 5 % dans notre pays en 2015, celle du diesel de l’ordre de 2 à 3 %. Ce qui représente des recettes supplémentaires pour les autorités publiques. Il y a aussi des mécanismes pour parer à la chute des recettes éventuelles dues à une baisse des cours. C’est le cas du "cliquet positif". Avec ce système, à chaque diminution du prix maximum des carburants, une moitié de cette diminution est convertie en une augmentation du droit d’accise spéciale. Notons, que, mis à part le grand-duché de Luxembourg, la Belgique reste dans la moyenne des pays européens en matière de taxation de ses carburants.

3. Le diesel bientôt au prix de l’essence ? Dans le cadre de sa réforme fiscale ("tax shift"), le gouvernement belge veut aligner les prix du diesel à ceux de l’essence pour 2018. L’idée est de récolter 600 millions d’euros supplémentaires. A titre de comparaison, l’Etat a engrangé 4,8 milliards sur les accises de carburant en 2014. "Ce n’est pas une fiscalité juste : seuls les automobilistes payent", s’insurge le secrétaire général. On devrait s’inspirer des taxes carbone d’autres pays où tout producteur de gaz à effet de serre est taxé." M. Nizet craint une autre "dérive", celle du "tourisme à la pompe", lorsque les prix du diesel seront alignés à ceux de l’essence en Belgique. "De nombreux automobilistes iront dans des pays frontaliers pour faire leur plein. Cela aura un impact négatif sur les recettes fiscales de l’Etat", conclut-il.  

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