L’Europe doit redonner espoir aux Grecs

Sabine Verhest et Olivier le Bussy Publié le - Mis à jour le

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Ce dimanche se tiendra une importante réunion au cours de laquelle les ministres des Finances de la zone euro devraient approuver un nouveau versement d’argent frais à la Grèce pour lui éviter la banqueroute. La rencontre se tiendra à Luxembourg, dans le jardin du président de l’Eurogroupe, Jean-Claude Juncker. "La Libre" l’a rencontré, pour l’entretenir de la situation grecque et, plus largement, de celle de l’union monétaire européenne.

Doyen des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union, le Premier ministre luxembourgeois appelle les dirigeants actuels à ne pas laisser s’effilocher l’idée européenne, sous peine de commettre une erreur historique. Et, en voisin et ami, conseille aux politiciens belges de prendre leurs responsabilités.

Les manifestations en Grèce et en Espagne se sont durcies ces derniers jours. Ne craignez-vous pas, avec toutes les mesures d’austérité adoptées, de créer une génération d’eurosceptiques et d’antipolitiques ?

Si les jeunes d’aujourd’hui devenaient les eurosceptiques de demain, ils feraient jonction avec la génération précédente Ces mouvements sociaux, ces réactions dures des opinions publiques dans le sud de l’Europe ne cessent de m’inquiéter. Voilà deux années que j’avais prédit qu’après la crise financière, suivie par celle de l’économie réelle, nous risquions une crise sociale et, au bout du compte, une crise du système. Je constate que, dans nombre de pays, les politiques mises en place ne sont plus comprises par les opinions publiques pour une raison simple : ces couches en rébellion ont le sentiment d’une iniquité sociale prononcée. Les plus faibles, surtout dans la périphérie de l’Union, ont l’impression de devoir payer la facture pour une crise qu’ils n’ont pas déclenchée.

Ce sentiment est-il erroné ou fondé sur une part de vérité ?

C’est un sentiment erroné qui a une part de vérité ! Il n’y a pas d’autres solutions, en Grèce, au Portugal et d’une certaine façon en Irlande, que de consolider les finances publiques. Cette idée simple et sympathique, qui, d’après certains analystes un peu superficiels, est décrite comme la bonne réponse à la crise et qui voudrait qu’on puisse ajouter du déficit au déficit et de la dette publique à la dette publique pour soutenir la demande interne, est une conception erronée des choses. Un pays ne se porte pas mieux s’il s’endette chaque jour un peu plus. Si les pays - en fait presque tous les pays de l’Eurogroupe - avaient fait un bon usage des excédents qu’ils ont pu réaliser en période de haute conjoncture et profité de ce moment de grâce pour entamer une consolidation conséquente, cohérente et structurelle de leurs finances publiques, ils ne se trouveraient pas dans la situation de désarroi qui est la leur aujourd’hui.

Que faire pour les Grecs ?

On accorde une attention insuffisante à la nécessité d’offrir une perspective optimiste aux Grecs de la rue, à ceux qui n’ont presque plus rien. La Grèce ne saurait échapper l’austérité, qui frappe surtout les plus faibles dans la société, et je voudrais que les milliardaires et millionnaires soient davantage impliqués. Mais cela relève de la compétence du gouvernement. L’Union - et j’invite la Commission à réfléchir en ce sens - a besoin d’une perspective politique qui leur donne l’expectative de voir la croissance grecque redémarrer. Je ne comprends pas - sans doute suis-je trop naïf - cette perversité européenne qui voudrait que, lorsqu’il s’agit d’affecter à la Grèce des volumes financiers importants en matière de politique de cohésion et de politique régionale, nous continuions à insister sur l’obligation de cofinancer ces programmes. Il serait indiqué que nous changions nos règles et que nous n’obligions pas cela. Ce serait un ballon d’oxygène pour la Grèce, elle pourrait prendre appui sur ces politiques pour développer ses infrastructures et augmenter son potentiel de croissance. L’Europe apparaît comme le père Fouettard qui fait irruption dans la réalité grecque sans prendre en considération toute la réalité grecque. Je voudrais donc que nous développions également, en tant qu’Europe, une articulation économico-politique qui redonne espoir aux Grecs. Les Grecs ont l’impression de faire tous les efforts possibles sans que rien ne change. Il faut compléter le message essentiel de rigueur, vital pour la survie économique du pays, par un message d’espoir. Et l’Union doit être l’instance qui le donne.

Pourquoi, en bons amis de la zone euro, prêter à la Grèce à des taux aussi élevés et se faire de l’argent au passage ? Est-ce une sorte de punition pour les écarts grecs ?

Le fait que la zone euro prête à la Grèce ne devait pas être associé à une punition, mais ne devait pas non plus donner aux Grecs l’impression que l’aide européenne les autorisait à se reposer sur leurs lauriers, si j’ose dire, et relâcher leurs efforts. L’idée était de leur donner un taux d’intérêt qui soit une invitation à redoubler d’efforts. Il faudra voir, avec le temps, si l’on peut changer cela, mais ce n’est pas une question primordiale.

Le débat sur le nouveau plan d’aide à la Grèce porte actuellement sur l’implication du secteur privé. La question peut sembler naïve, mais trouvera-t-on beaucoup d’acteurs privés “volontaires” pour aider la Grèce ?

Indépendamment de ce que je pense de l’implication du secteur privé dans la résolution de la crise grecque, je me dis que la politique, c’est l’observation de la réalité. Et la réalité est que plusieurs Etats membres demandent une implication du secteur privé dans la résolution de la crise grecque. Il faudra donc d’abord que nous nous mettions d’accord entre nous sur la forme et le périmètre de cette implication. C’est une question des plus difficiles, parce que les effets de contagion qui sont à craindre sont substantiels. Et si, à ce point, nous opérions une manœuvre qui serait à la fois rejetée par la BCE, par les agences de notation et conséquemment par les marchés financiers, nous risquerions de mettre le feu à la zone euro. Il faut donc, sur ce point, s’exprimer avec prudence et précaution et chercher entre nous une solution qui évite l’abaissement du rating de la Grèce, qui évite le défaut de la Grèce et qui évite toute forme de constat par les agences de notation d’un défaut de paiement par la Grèce qui entraînerait ispo facto la non-acceptation par la BCE des collatéraux grecs. Tout ce qui ne déclenche pas cette triple catastrophe est acceptable et négociable.

Si nous restons en dessous de ce niveau de déclenchement des hostilités, il faudra voir avec le secteur privé dans quelle mesure il se portera volontaire pour contribuer à la résolution du problème de la Grèce. Dans le grand public, l’impression est répandue que le contribuable paie la facture - alors qu’il n’y a aucun centime qui serait parti de la Belgique vers Athènes, au contraire. Le Trésor belge a encaissé, comme les autres, des intérêts venus de la Grèce - et que les acteurs financiers sortent indemnes de la crise C’est compréhensible, mais pas complètement exact.

Comment expliquez-vous que l’aide à la Grèce ne porte pas davantage ses fruits ? Parce que le problème était plus grave encore qu’estimé ? Les mesures de crise sont-elles vraiment adaptées ?

Il faut tout de même voir que le gouvernement et le Parlement ont accompli des mesures de consolidation substantielles. La Grèce a baissé son déficit annuel dans un ordre de grandeur oscillant entre 5 et 7 % du PIB. Elle est d’accord aujourd’hui de faire des économies budgétaires supplémentaires à hauteur de 3 % du PIB sur les six derniers mois de cette année. C’est un effort colossal ! Je dis souvent aux Allemands que cela correspondrait pour eux à un effort de 125 milliards d’euros sur six mois. Même l’Allemagne, qui revendique des vertus que d’autres n’auraient pas (ce qui est faux), ne serait pas à même de réaliser cet effort.

Pourquoi la Grèce n’a-t-elle pas été capable d’atteindre tous les objectifs budgétaires que nous lui avions fixés pour 2011 ? Il faut voir que la récession y fut plus prononcée que ce que toutes les instances avaient prévu. Cela s’est traduit par des recettes budgétaires de 9,2 % inférieures à ce qui avait été présupposé lorsque fut conclu le dernier programme d’assistance à la Grèce. S’y ajoutent les réactions des marchés partiellement irrationnelles sur lesquelles ni elle ni nous n’avons d’influence directe. Dire que la Grèce a failli à son devoir est une description incomplète. Elle fait énormément d’efforts et on doit à la vérité de dire que les Grecs souffrent. Si nous pouvions nous mettre d’accord sur un nouveau programme d’assistance, soumis à une forte conditionnalité, nous pourrions développer une solution d’ensemble qui permettrait à la Grèce, dans un délai probablement plus long que prévu, de rentrer dans les clous.

Pourquoi les agences de notation ne verraient-elles pas ce que vous voyez ?

Parce qu’elles ne sont pas Premier ministre et qu’un Premier ministre n’est pas une agence de notation.

Ont-elles un agenda caché ? Veulent-elles la mort de l’euro ?

Le monde est fait de grandes réussites et de petits complots qui empêchent de grandes réussites. Mais je ne crois pas que les agences de notation soient inspirées par une hostilité de principe à l’égard de l’euro. Elles sont devenues plus précautionneuses, plus que de raison. Elles avaient été beaucoup critiquées lors du déclenchement de la crise financière. Pour importantes que soient leurs indications, j’ai une conception de la vie politique qui dépasse le caractère étriqué de leurs estimations ponctuelles.

Ne se trouve-t-on pas, à cause d’elles en partie, dans un phénomène de “self-fulfilling prophecies” qu’on n’arrive pas à enrayer ? Les agences disent qu’un pays aura besoin d’aide, et il finit par demander de l’aide...

Cette question de la responsabilité est dramatique. A l’époque où les gouvernements portugais et irlandais n’étaient pas prêts à demander l’assistance européenne (en dépit des appels lancés en interne au niveau de l’Eurogroupe), nous ne pouvions pas dire ouvertement qu’ils avaient besoin d’un plan d’aide, parce que cela aurait déclenché une avalanche de réactions des marchés qui aurait échappé à tout contrôle. Je critique beaucoup les dirigeants portugais et irlandais, éliminés du pouvoir depuis, pour avoir trop tardé à réaliser l’entièreté des problèmes auxquels ils devaient faire face. A partir du moment où ils ont demandé l’appui européen, nous avons pris les décisions avec une célérité qui dépasse le rythme normal au niveau européen.

Sabine Verhest et Olivier le Bussy

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