Cela fait trois semaines que le procès Lernout & Hauspie a débuté. Au stade actuel, les débats portent sur des questions de procédure. On n'entrera dans le vif du sujet qu'à l'automne prochain. Quant au verdict, il devrait tomber au plus tôt fin 2007. Il pourrait être historique. Une des grandes questions sera de savoir si Dexia, seule banque inculpée, sera condamnée. Si tel est le cas, ce serait, de mémoire de juristes, une première.

Dexia Banque a sorti la grosse artillerie pour éviter ce scénario. Elle s'est adjoint les services de sept avocats auxquels il faut encore ajouter les cinq juristes "maison" et Moniek Delvou, l'ex-porte-parole de Jean Luc Dehaene (du temps où il était Premier ministre). Elle a donc été chercher une "pro" de la communication de surcroît proche de ce milieu CVP qui était si admiratif de l'entreprise yproise. Rappelons que Jean-Luc Dehaene a présidé le "trust" Sail (Speech, Artificial Intelligence and Language Technology) censé implanter le concept des "Language Valley" à l'étranger. Autre "figure" du CVP, Hubert Detremmerie, ancien patron de la banque Bacob était, lui, dans le conseil d'administration de L & H. Pour ceux qui ne s'en souviennent plus, Bacob était la banque contrôlée par les mutualités chrétiennes flamandes. Au milieu des années 90, elle a fusionné avec Paribas pour former Artesia qui s'est uni à Dexia au début des années 2000.

L'actuel patron de Dexia Banque, Stefaan Decraene, est d'ailleurs aussi un ancien de Bacob; il a dirigé le département "investment banking" d'Artesia de 98 à 2000 au moment où la situation a commencé à mal tourner pour Lernout & Hauspie.

Injuste et injustifié

Dans sa défense, Dexia souligne que les faits reprochés à la banque ont été commis par Artesia, un nom de la finance qui n'existe plus aujourd'hui.

Le ministère accuse Artesia d'avoir fait des prêts qui ont contribué à gonfler artificiellement le chiffre d'affaires de LHSP (Lernout & Hauspie Speech Products). Et cela sans respecter les procédures internes en matière de crédits. Est particulièrement en cause un prêt de 20 millions de dollars accordé à Jo Lernout, Pol Hauspie et Nico Willaert (ex-dirigeant de L & H). La banque aurait intentionnellement décrit de manière vague le but ultime de ce crédit qui était d'apporter un financement aux LDC (Language Development Companies), qui devait leur permettait de payer des licences (en reconnaissance vocale) qui seraient ensuite comptabilisées comme revenus au sein de LHSP. La banque est, elle, "d'avis que tous les crédits ont été octroyés dans le respect total des objectifs de procédures en vigueur".

Dexia Banque aurait-t-elle tout de même franchi la ligne rouge contrairement aux autres institutions financières comme Mercator Noordstar ou KBC qui ont pourtant elles aussi soutenu L & H ? Il est clair que Dexia estime injuste et injustifié d'être la seule institution financière inculpée. Elle rappelle que la compagnie Mercator & Noordstar était actionnaire à 96,70 pc de Language Development Fund qui lui-même était propriétaire d'une série de LDC.

Quant à KBC, elle a continué à rédiger des notes d'analyse positives sur LHSP alors que les premiers articles accablants étaient sortis dans le "Wall Street Journal". Elle a "participé à des road shows destinés à attirer les investisseurs", fait-on remarquer chez Dexia.

"Sans doute n'a-t-on pas trouvé d'éléments suffisamment précis en défaveur de Mercator Noordsar et KBC", souligne Bernard Thuysbaert, associé chez Deminor. "Artesia avait un rôle de banquier vis-à-vis de la société LHSP et de la société holding. Elle avait une vue d'ensemble. Elle avait parfaitement connaissance du jeu", poursuit-il.

Compte tenu de ces éléments, que risque Dexia ? Comme on l'a dit, une condamnation pénale serait une première depuis que la loi sur la responsabilité pénale des personnes morales est d'application. Elle ferait certainement des dégâts en termes d'image. Pour ce qui est des risques financiers, c'est difficile à dire. "Si Dexia Banque est condamnée, cela ne voudra pas encore dire qu'elle devra payer l'intégralité du préjudice car il faudra établir un lien causal", précise Bernard Thuysbaert.

On comprend pourquoi l'enjeu est de taille pour Dexia...