Entretien

Pour Anton Brender, économiste en chef chez Dexia Asset Management, rien n’est encore gagné : une chute de la Bourse américaine ou une hausse des taux hypothécaires pourraient compromettre la reprise américaine.

Vous êtes aujourd’hui plus optimiste pour l’année 2010 qu’en juillet dernier. Pourquoi ?

Nous sommes un peu plus optimistes sur la croissance américaine en 2010 que nous ne l’étions voilà six mois, parce que les conditions à réunir pour sa reprise ont été largement réalisées. Pour nous, une reprise un peu soutenue en 2010 supposait des évolutions de marchés favorables. Le prix du pétrole ne devait pas dépasser les 70-80 dollars. Cela a bien été le cas. Ensuite, il fallait que l’indice S&P 500 de la Bourse de New York passe au-dessus de la barre des 1 000 points. Ce niveau a été atteint dès la fin de l’été, et aujourd’hui, cet indice est au-dessus de 1 100. La richesse des ménages américains s’en trouve accrue d’autant, et cette remontée de la Bourse va soutenir leurs dépenses l’an prochain. Enfin, il fallait que les taux des prêts hypothécaires à taux fixes passent sous les 5 % (pour aider à la stabilisation du marché immobilier). Cela a aussi été le cas. Les stocks ayant par ailleurs continué de baisser pendant toute cette année, nous avons révisé en hausse - de 2 à 2,8 % - notre prévision de la croissance américaine pour 2010.

L’horizon est-il pour autant dégagé ?

Non. D’abord, à tout moment, les évolutions de marchés peuvent devenir défavorables. Les taux des crédits immobiliers viennent de remonter brutalement dans la foulée de ceux des emprunts d’Etat. Les taux hypothécaires sont en quelques jours repassés nettement au-dessus des 5 %, ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour les Américains qui veulent acheter une maison. Une poursuite de ce mouvement serait inquiétante. Si les taux des obligations à 10 ans du Trésor grimpent à 5,5 %, comme l’annoncent déjà certains, ceux des crédits hypothécaires à 30 ans iront vers 7 %. Injustifié à nos yeux, un tel mouvement freinerait puissamment la stabilisation du marché immobilier américain, et remettrait en cause la reprise économique.

Il reste aussi à voir comment les Etats-Unis vont gérer la sortie de crise.

Il faut, en effet, que l’Administration américaine explique assez vite comment elle va endiguer la montée de l’endettement public. Certaines mesures du plan Obama ont été étendues pour ne pas risquer de casser l’élan de la reprise : le crédit d’impôt pour l’achat d’une maison a été prolongé, et la durée de l’indemnisation du chômage a été allongée. La réduction du déficit public est donc loin d’avoir commencé. L’Administration va maintenant devoir dire quand et comment elle compte procéder. Ses annonces devront être crédibles et ne pas trop tarder pour éviter que l’inquiétude ne gagne les marchés obligataires.

Quand la Fed va-t-elle, selon vous, remonter ses taux ?

La Fed va continuer de soutenir l’activité en gardant ses taux bas durant une grande partie de l’année 2010. Quand va-t-elle commencer à les monter ? Sur ce point, les prévisions sont à réviser en temps réel en fonction des évolutions de marchés. Si, par exemple, la Bourse américaine continuait à monter comme elle vient de le faire, ce serait un facteur de soutien supplémentaire à l’économie qui permettrait à la Fed de remonter un peu plus vite ses taux. Si, au contraire, ce sont les taux hypothécaires qui devaient continuer de monter, la Fed serait amenée à garder ses taux bas plus longtemps

Optimiste, malgré tout ?

La reprise est engagée, mais restera fragile tant que les excès de l’immobilier n’auront pas été résorbés. L’économie américaine est comme un convalescent : le moindre coup de froid - un choc sur les taux obligataires ou une poussée de fièvre sur le pétrole - peut compromettre son rétablissement.

Quelle sera l’ampleur de la reprise en Europe ?

L’Europe bénéficie moins que les Etats-Unis de la reprise de la demande des régions émergentes. Les Etats-Unis sont beaucoup plus tournés que nous vers les régions émergentes dont la demande est dynamique (l’Asie et l’Amérique latine). Nos exportations vont plus vers l’Europe émergente qui a été frappée de plein fouet par la crise. La bonne nouvelle, c’est que la demande de nos principaux partenaires commerciaux a maintenant touché le fond. La situation ne peut donc que s’améliorer. Un progrès de nos exportations, joint à un investissement des entreprises en progression, devrait permettre à la croissance de la zone euro de s’établir entre 1,5 et 2 % en 2010. Mais cela ne suffira pas à empêcher le maintien d’un chômage élevé. En outre, les entreprises européennes ont un besoin de financement plus important que leurs consœurs américaines, et une incertitude demeure sur les conditions dans lesquelles notre système bancaire va le satisfaire.

A l’instar des Etats-Unis, la question des déficits publics reste entière.

En la matière, rien n’est réglé. Laisser filer les déficits publics, comme on l’a fait depuis un an, était normal et n’est pas en soi catastrophique pour autant que l’on soit décidé à retirer la stimulation budgétaire à mesure que la demande privée reprendra des couleurs. Dire comment on va le faire est essentiel. Sinon, on risque, ici aussi, de voir les marchés obligataires prendre peur, surtout si la BCE adopte un ton plus menaçant !