Le phénomène n’était pas nouveau. Mais jamais encore, il n’avait été détecté à une telle échelle au niveau de la Cellule de traitement des informations financières (CTIF). Rien que pour l’année dernière, elle a considéré que des ventes d’or pour près d’un milliard d’euros ont été réalisées dans le cadre d’opérations présentant des indices sérieux de blanchiment d’argent du crime. Comme le prévoient ses missions, la CTIF a transmis ces montants aux différents parquets du pays.

Il s’agit de huit dossiers relatifs au blanchiment provenant de la criminalité organisée et de la fraude fiscale grave et organisée. Ces ventes d’or ont été suivies de retraits en espèces. A elles seules, ces opérations suspectes représentent près de la moitié des montants relatifs aux informations transmises par la CTIF aux parquets, soit un total de 2,25 milliards d’euros en 2012. Ce montant total est un record pour la CTIF, note la cellule dans son rapport annuel.

"Ce phénomène des ventes d’or est nouveau dans la mesure où il a été détecté à très grande échelle en 2012" , explique Jean-Claude Delepière, le président de la CTIF.

La hausse des cours de l’or depuis 2008 a joué. Le rachat d’or par des commerçants auprès de particuliers en quête de liquidités est aujourd’hui très répandu. Il suffit de consulter Internet ou de se promener dans une rue commerçante pour se rendre compte que les offres de rachats de vieil or foisonnent.

Des sociétés établies en Belgique, plus importantes, fondent et ensuite recyclent cet or. Il est revendu à des établissements financiers ou d’autres clients importants en quête de placements.

Or - contrairement aux établissements de crédit, aux agents de change ou aux professions du chiffre, les recycleurs de vieux métaux précieux - les bijoutiers et les commerçants qui rachètent ces métaux précieux ne sont pas soumis à l’obligation de déclaration à la CTIF s’ils constatent ou soupçonnent que des opérations sont liées au blanchiment. Seule l’interdiction de payer en espèces s’applique à ce secteur lorsque le prix de vente excède 5 000 euros.

Ce sont des banques qui ont alerté la CTIF, en premier lieu une banque anversoise spécialisée dans le commerce de l’or où la plupart des transactions ont été effectuées. Elle avait relevé que des clients effectuaient d’importants retraits en cash après la vente de lingots d’or à la banque.

L’enquête a permis de retracer le cheminement. Les clients - des blanchisseurs - se présentaient dans des officines rachetant de l’or. Ils désiraient être payés en cash.

Ces "collecteurs" - à Anvers principalement, mais aussi à Courtrai et Bruxelles - vendaient cet "or en vrac" à un fondeur. Ce qui est légal.

Ce "recycleur" produisait des lingots, vendus principalement à une banque. En contrepartie, il recevait sur son compte la contre-valeur. Il exigeait de retirer de ce compte les montants en espèces. Des montants qui étaient énormes. "Ce qui a attiré l’attention dans ce premier dossier est qu’ils atteignaient 131 millions en un mois", relate M. Delepière.

Ce cash devait servir à alimenter le circuit en retour. Les clients étaient des réseaux criminels se livrant à des opérations de blanchiment. Ils étaient liés au trafic de drogue (notamment via la Turquie), à des organisations criminelles est-européennes, à des bandes criminelles se livrant au vol ou encore à du blanchiment de fraude fiscale.

On arrive, pour tous les dossiers relatifs à l’or, à un milliard d’euros. D’autant que certains se sont improvisés fondeurs. Dans une fonderie clandestine, on fabriquait ainsi de faux lingots estampillés turcs.