LIBRE ECO WEEK-END | Le dossier

Selon les derniers chiffres du SPF Économie, la production viticole belge globale a quasi doublé en 2018, année exceptionnelle, par rapport à 2017. Le total s’élève désormais à 1,98 million de litres de vin, contre 946960 litres un an auparavant. Dont 795 949 litres de mousseux (le terme "champagne" étant réservé à la seule Champagne). Devant les blancs, les rouges et les rosés. "Forcément, c’est là que les Belges font des produits qui, internationalement, tiennent la route", s’exclame, d’emblée, Baudouin Havaux, président du Concours mondial de Bruxelles et grand spécialiste du secteur. Ils raflent les médailles dans les concours de par le monde, souvent au nez et à la barbe des "vrais champagnes". Et sont présents sur les cartes des meilleurs restaurants.

Au sud du pays, les vins effervescents comptent pour 60 à 65 % de l’ensemble de la production, indique Pierre Rion, président de l’Association des vignerons de Wallonie, avec le Hainaut largement en tête. Et la croissance est sensible ces dernières années. De plus en plus de vignerons se sont lancés dans les bulles, à côté de leur production de vins blancs et/ou rouges, comme, par exemple, Genoels-Elderen à Riemst dans le Limbourg, le Château de Bioul de la famille Vaxelaire dans la vallée de la Meuse, le Ry d’Argent (Bovesse), le Château Bon Baron (Sorinnes), le Domaine du Chenoy (Emines) ou Vin de Liège (Heure-le-Romain).

Grandes familles et écosystème

Il y en a même qui ne font que de l’effervescent. Comme le Domaine Chardonnay Meerdael (Oud-Heverlee), le pionnier, ou Schorpion (Vliermaal, dans le Limbourg) au nord du pays. Le Chant d’Eole au sud de Mons ou, son voisin, le Vignoble des Agaises en Wallonie (voir les portraits en pages suivantes). À eux deux, ils totalisent plus de 40 ha, font le gros des chiffres au sud du pays et engrangent les récompenses, dont la dernière en date, la révélation internationale des vins mousseux, au Concours mondial de Bruxelles en mai dernier, attribuée à la Cuvée Prestige 2014 Brut Blanc de Blancs du Domaine du Chant d’Eole. Parmi 730 vins mousseux et champagnes. "Une très bonne nouvelle pour l’ensemble du secteur dont la qualité ne cesse de s’améliorer", se réjouit Hubert Ewbank, gestionnaire du domaine. Et "lors des dernières éditions du Concours, Ruffus a chaque fois décroché une médaille", constate Baudouin Havaux. "Au Concours, ce ne sont que des spécialistes du mousseux qui dégustent, et à l’aveugle. Vu les résultats réguliers, on ne peut dire que c’est le fruit du hasard, la qualité est au rendez-vous en Belgique !"

Si, pour expliquer cet engouement pour les bulles, on ne manque pas d’évoquer le changement climatique (avec des températures un brin plus clémentes), Pierre Rion, lui-même vigneron et copropriétaire du Domaine de Mellemont à Thorembais-les-Béguines, avance également le rôle des "pionniers" : "On a connu le vin wallon par le Ruffus du Vignoble des Agaises. C’est grâce à ces pionniers que le vin wallon a connu une accélération de sa popularité ! Et le dernier prix du Chant d’Eole était un super coup de pouce pour tout le monde." Et de poursuivre : "Quand j’ai commencé à planter en 1990, tout le monde me prenait pour un fou. Depuis lors, nous en sommes en Belgique à la 5e vague de vignerons (vins effervescents et tranquilles), avec quelques grandes familles qui se sont lancées : les Mevius (La Falize), les Verhaeghe (Bousval) et bientôt les Merode. C’est un emballement vertueux : leur présence et la qualité des produits rassurent le consommateur, qui consomme davantage, ce qui entraîne de nouvelles vocations. Un écosystème se met en place : des familles qui en vivent, des formations qui se créent, des entreprises qui fournissent matériel, étiquettes et bouchons…"

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Du capital au départ, beaucoup de capital

Et puis, ou plutôt d’abord, il y a le terroir. "Notre terroir aux Agaises est fait pour les bulles, on est sur la craie, exactement le même terroir qu’en Champagne", s’enthousiasme Raymond Leroy, cofondateur du Vignoble des Agaises. "Cela valait la peine de se lancer ! D’ailleurs, Thierry Gobillard, de la maison du même nom en Champagne que nous représentions en Wallonie, nous qui sommes dans le négoce de vins depuis 4 générations, a été convaincu… une fois qu’il a vu le terroir. Depuis, il nous a toujours conseillés et aidés." "Les mousseux belges, ce ne sera jamais la même chose que le Champagne, moins de puissance, moins d’arômes", temporise quand même Thierry Gobillard, le Champenois. "Mais il n’y a pas que la Champagne et parmi les vins mousseux produits dans le monde, le vignoble des Agaises se situe dans les meilleurs. Il sort du lot de par sa qualité, sa régularité : chaque année, il est bon !" Mais ne produit pas des bulles qui veut ! Cela demande du capital au départ, beaucoup de capital. Il faut le terrain. Du temps aussi : trois ans normalement avant de récolter les premières grappes. "La vinification se fait à froid, ce qui exige des groupes de froid", continue Baudouin Havaux. "La fermentation est double avec une seconde fermentation en bouteille avec la prise de mousse. Ce qui demande des remueurs - mécaniques aujourd’hui -, des dégorgeurs, des gyropalettes." Une phase qui peut se faire en interne avec l’aide d’un expert… champenois, le cas échéant, ou qui peut aussi sous-traitée pour éviter des achats de matériel dont on ne pourra amortir le prix. En outre, les investissements consentis se font souvent "à froid", comme la vinification : les viticulteurs n’héritent pas d’une propriété comme ils peuvent le faire en Champagne, ils partent de zéro. "On vient de faire les chais ; les cuves sont très chères ; on a acheté une vendangeuse et commandé trois nouvelles tours anti-gel", reprend Raymond Leroy . "Au fil des ans, les investissements s’élèvent à des millions. On a trop investi pour dire qu’on a des liquidités… C’est plutôt pour la génération future." "Nous avons investi plus de 3 millions d’euros au début", précise Hubert Ewbank. "Et la deuxième phase, actuellement, c’est 5 millions d’euros. Ce ne sont pas de petits investissements…"

Offre réduite, demande élevée… comme le prix

À l’arrivée, les prix à la bouteille peuvent sembler élevés. Conséquence des investissements, mais pas que cela. "Sur le prix, 15 euros pour le Ruffus, on a déjà 5-6 euros par bouteille d’accises et de TVA qu’on donne à l’État", martèle Raymond Leroy. "Quand on compte la main-d’œuvre, le prix de la bouteille, de l’étiquette et du bouchon, il ne reste plus grand-chose." "On fait le même travail qu’en Champagne, pourquoi ne vendrait-on pas au même prix ? Le reste, c’est du marketing", ajoute Pierre Rion. "Nos prix sont entre 20 et 25 euros, et la plupart des bons champagnes sont entre 30 et 40", indique Hubert Ewbank. "Nous avons pris les meilleurs systèmes de cuverie ; nous nous sommes positionnés pour faire un produit haut de gamme qui rivalise avec les champagnes dans les concours. Ce qu’on appelle les champagnes grands crus car on a les terroirs comme dans les grands crus. Et en concours mondial, on a battu les champagnes. Ce n’est pas parce qu’on est Belges qu’on doit être moins chers !"

Enfin, l’offre est réduite et la demande élevée. On est loin de la bouteille disponible par Belge. Or, les consommateurs belges sont demandeurs, pour la curiosité de la découverte, par fierté nationale aussi, et parce que c’est bon. Ce qui ne laisse que des miettes pour l’export. À l’heure actuelle…