Un texte de Paul-Yves Poumay, économiste et conseiller financier.

Entendre encore des économistes de talent, se gargariser avec l’arrogance intellectuelle empruntée aux plus ignorants, se dire lassés par la légèreté du traitement des informations qui sont en opposition avec leurs convictions, n’est plus soutenable.

Selon "Deloitte Sustainability and Climate Change Services", l’humanité utilisera en 2011 1,35 fois les ressources qu’elle est capable de produire en un an. Les effets pervers dénoncés de notre capitalisme découlent d’un modèle expérimenté massivement depuis le XIXe siècle et adapté graduellement au cours du temps pour arriver au capitalisme complexe actuel.

Sur l’échelle du temps, un souffle, et pourtant, la destinée de l’humanité a basculé. Le système a été alimenté par une croissance démographique à l’allure exponentielle passant de +/- 1 milliard d’habitants en 1800 à 2 milliards en 1930, 3 milliards en 1960 et 7 milliards actuellement

L’homme a créé, d’abord intuitivement, puis factuellement, un modèle qui a généré de nouveaux besoins à court terme sans en maîtriser les conséquences sur le long terme. Pourtant, la question créatrice de tout système pérenne se formule à partir des besoins pour développer un modèle et non l’inverse Mais, qui aurait pu prédire l’explosion démographique constatée et les avancées technologiques vécues en moins de deux siècles ?

En effet, si nous pouvons considérer que notre modèle capitaliste a fonctionné, avec les imperfections liées à tout système construit, le nombre et la pondération des variables ont tellement évolué que l’équation originelle et intuitive n’est plus en mesure de répondre aux besoins de l’humanité.

L’industrialisation financière a permis de produire des sources incroyables de profits divers, souvent virtuels, mais, malheureusement, en appauvrissant régulièrement le stock des ressources disponibles. La puissance économique, concentrée à travers les banques qui contrôlent la monnaie, a privé l’humain d’une grande part de ses libertés. Les seuls besoins de rentabilité et de profit, dans les secteurs privés et publics, ont perverti le monde qui se trouve dans un état d’aberration sans précédent. Que faut-il penser quand un notaire ou des professeurs d’université ne peuvent pas répondre à une question simple : " Qui crée la monnaie ?"

Il existe donc des intellectuels, occupés à des fonctions majeures, au sein de nos sociétés, qui acceptent de construire leur vie autour d’un concept prépondérant "la monnaie" sans en connaître son origine ! La finance et les banques ont terminé de pervertir l’humanité en créant une notion incongrue de "réalité irréelle" où l’homme est devenu une simple variable qui alimente une équation de consommation.

Quand un économiste prétend que l’esprit capitaliste se résume simplement : " il faut que le meilleur gagne ", il sous-entend, avec légèreté, que le meilleur est celui qui connaît et exploite le mieux les règles économiques contemporaines Ce "petit malin"-là, serait-il donc le meilleur ? Ce "meilleur" financier apporte-t-il une contribution réelle à l’humanité ? Les notions de profit, de rentabilité et de croissance doivent être remplacées par celles de bonheur, de coopération et d’épanouissement humain. Il ne s’agit pas du discours d’un illuminé, d’un "soixante-huitard attardé" et encore moins d’une lubie d’un baba cool, il s’agit des besoins fondamentaux de l’Homme.

Force est de constater, aujourd’hui, que nos peurs nous encouragent à gagner de l’argent et nos besoins nous guident vers lui. Mais que valent réellement 1 000 000 000 000 000 d’euros sur un compte bancaire ? Rien, d’un point de vue réel, si ce n’est donner la possibilité à son détenteur de concrétiser ses illusions de pouvoir, de sécurité ou de capacité à répondre partiellement à ses besoins infinis.

Rien de réel, mais pourtant, le détenteur de ce capital influencera l’évolution du monde. L’argent, outil favorisant les échanges, est évidemment la meilleure solution jamais trouvée par l’homme. Toutefois, plutôt qu’un étalon-or arbitraire et abandonné depuis quarante ans, je pense que le capital circulant dans le monde devrait être contingenté et pondéré par rapport à différentes variables dont le nombre total d’habitants, les surfaces et ressources disponibles, en imaginant une équation d’équivalence universelle non liée au profit, mais au bien-être général.

Le pouvoir d’une monnaie devrait être borné au territoire sur lequel il a été émis pour empêcher les déséquilibres constatés tout en imaginant des passerelles de réciprocités. En effet, si j’achète un canapé pour 3 000 euros en Europe, je ne devrais pas pouvoir acheter une propriété en Asie ou en Afrique avec cette même somme d’argent convertie en monnaie locale, car la réciprocité de ce type d’équivalence ne serait pas tolérée par nos pays développés

Comment soutenir que de la monnaie scripturale, transformée par un régime de change inapproprié, puisse rendre maître son détenteur, d’entreprises ou de tout autres biens, dans des pays où un capitalisme naissant fait encore rêver certains indigènes qui se laissent aveugler par le pouvoir fictif de cet argent destructeur ? Nous n’avons pas besoin, à tous les endroits de la terre, des mêmes montants de capitaux pour vivre correctement.

Par contre, si on autorise une circulation sans frein du capital, on accepte, de facto, l’exploitation du bien commun par les seuls capitalistes responsables du grand déséquilibre mondial actuel. L’idée du bonheur matériel, transmise principalement par les Européens et autres Américains a conduit le reste du monde à vouloir transposer ce mode de "réussite imagée" dans leurs pays. Nous, capitalistes de tous bords, avons dû faire croire au reste du monde que nous disposions de l’équation du bonheur en suscitant de nouveaux besoins chez nos "admirateurs" qui n’étaient, pour nous, rien d’autre que des nouveaux "clients", indispensables pour nourrir notre modèle de croissance !

Cette obligation de croissance continue nous incite à trouver, sans relâche, de nouveaux marchés afin d’alimenter la courbe exponentielle tracée par la croissance géométrique attendue mais, ces marchés, une fois "équipés", devront, eux aussi, trouver de nouveaux marchés pour croître Le cercle vicieux ainsi engendré a sonné la fin de la récréation. Possession et consommation sont les leurres d’une société en dérive.

La libre circulation des capitaux sans équivalence universelle et le contrôle de l’émission des monnaies par les banques font partie des vraies hérésies à l’origine des dysfonctionnements actuels de nos sociétés. Le capitalisme débridé a permis la privatisation des richesses communes en recourant à un processus virtuel qu’est l’émission de toujours plus de capital dette; ce qui revient à échanger des valeurs contre des non-valeurs L’humanité a-t-elle vraiment pris conscience que la finance s’est appropriée, sans aucun droit, la terre qu’elle a appauvrie inexorablement ?

OUI à la croissance de la connaissance, à la mixité des peuples, aux développements technologiques durables, aux améliorations des systèmes de santé, Mais NON à la destruction massive du bien commun pour nourrir le seul capital. L’épanouissement d’une l’humanité durable passera par la désindustrialisation financière massive de nos sociétés, afin de préserver notre bien commun sur le long terme et de créer les facteurs nécessaires à une stabilité sociale à l’échelle mondiale. " On ne désire pas les choses parce qu’elles sont belles, mais c’est parce qu’on les désire qu’elles sont belles ", dit Baruch Spinoza.