Les investisseurs retirent leur confiance...Les économistes croient L’Agence de notation sanctionne...Les experts prédisent...Les médias nous ont habitué à l’usage intensif de l’impersonnel en économie, mais nomment systématiquement la personne lorsqu’il s’agit du pouvoir public. Ces derniers sont élus, nous pouvons donc les reconnaître et les tenir pour responsables.

Les économistes, les investisseurs, les dirigeants ou experts sont choisis selon des procédures plus ou moins transparentes, toutes inspirées par la bonne gouvernance. Ils ne répondent donc qu’à leurs hiérarchies ou aux cercles d’influence qui décident de leur avenir immédiat. Le citoyen ne connaît pas leur nom ou si rarement. Il n’y a donc pas de prise directe, pas de visage. Ils ne sont dévoilés qu’en cas de chute, brutale et spectaculaire : Bob Diamond (Barclays), Bernie Maddoff, Ken Lay (Enron), Dick Fuld (Lehman Brothers) voire Nick Leeson ou Jérome Kerviel.

Le monde de l’entreprise traverse une période de malaise évident. Les sujets de controverse s’accumulent. La crise bancaire et financière des dernières années a exacerbé un sentiment de rejet de la finance, du système privé après 25 années de recul du secteur public. Les médias, le public, les managers eux-mêmes autant que les académiques adoptent une position de repli, de fatalisme quand ce n’est pas de critique tous azimuts. Lors d’une séance de clôture de l’année académique d’un institut d’études européennes, l’orateur adressait ses regrets aux diplômés : la situation économique et institutionnelle était dramatique, et en attribuait la responsabilité à sa génération : "We created a mess."

Pour ensuite transmettre le flambeau à ces jeunes diplômés en leur enjoignant : "Now it’s for you to fix it ! " Le moral ou l’état moral est effectivement dans un marasme assez profond : pudiquement, on parle de la perte des repères. Mais comment expliquer aux futurs managers que ce n’est pas le système, ce n’est pas la gouvernance, ce ne sont pas les procédures, les lois ou les règlements qui font défaut ? Il faut remettre l’acteur individuel au centre de nos entreprises, de notre économie. Rien n’est possible sans la décision et l’action de personnes, en général hautement formées et particulièrement qualifiées. Que l’on parle du CEO ou d’un manager spécialisé, même un trader, chacun a un nom, des valeurs, des principes de vie, des amis.

Chaque manager qui délocalise une activité, chaque trader qui prend position doit comprendre les dimensions et impacts de sa décision, et savoir qu’il est exposé : il prend ses responsabilités. Fini de se cacher et se déresponsabiliser derrière la main invisible des marchés. Les jeunes qui entament ou terminent leurs études de gestion cherchent une raison d’être à leur avenir professionnel. Ils cherchent à s’identifier et se reconnaître dans le monde de la gestion.

Des programmes de sensibilisation aux "valeurs" de comportement et de bonne gestion sont mis en place. Les programmes académiques intègrent des cours de responsabilité sociale, on inculque aux étudiants des cours d’éthique et de gouvernance. C’est un début de réhabilitation de la responsabilité individuelle. Mais il faut plus pour motiver et conforter les jeunes dans l’avenir que leur offre le monde du management public, privé, entrepreneurial ou international. Comment ne pas paraître théorique et hors de la réalité dans un auditoire en présentant des principes d’éthique ou de responsabilité sociétale, alors que les "business cases" contraires apparaissent chaque jour dans la presse ? Les médias et le monde politique réagissent aux rémunérations des dirigeants d’entreprise. On parle d’une bulle de rémunérations qui s’est formée et qui doit être maîtrisée afin de remplacer l’avidité à court terme et remettre le bon sens pérenne au centre de la gestion. En fait, c’est la bulle de la déresponsabilisation individuelle qui s’est formée au sein des organisations, qui doit éclater. Enfin, un éclatement de bulle qui nous fera le plus grand bien. Un défi pour les journalistes économiques : approfondir leur analyse, aller au-delà du porte-parole officiel, identifier la personne responsable du terrain, mettre en avant les réalisations positives ou les risques pris au niveau de décision opérationnel réel. Ce reality showcase-là a une vrai chance à la fois de faire progresser l’éthique, de faire reculer la déresponsabilisation et redonner goût au management dans sa dimension quotidienne, avec ses richesses et ses incertitudes.