Qu'ont le Pakistan, Oman, l'Afrique du sud ou encore les Emirats arabes unis en commun ? Des entreprises britanniques spécialisées dans la tech qui leur permettent d'importer des techniques d'espionnage à grande échelle contre leurs citoyens. C'est du moins ce que rapporte le site d'information Business Insider qui s'est amusé à décortiquer les données du dernier rapport de Privacy International, une ONG qui milite pour la défense des droits de l'homme (et surtout contre la violation de la vie privée par les gouvernements).

Au cours des trois premiers mois de l'année 2020, plusieurs entreprises ont ainsi signé de juteux contrats avec des gouvernements du monde entier, permettant à ces derniers de contrôler rigoureusement les échanges téléphoniques entre leurs citoyens.

Parmi les différents modes opératoires, c'est l'IMSI Catcher qui semble avoir la faveur des despotes. Le principe est simple: une fausse tour de téléphonie mobile est installée, celle-ci enregistre le numéro IMSI - comprendre numéro d'identité international de l'abonné - de chaque mobile qui s'y connecte. Une fois le propriétaire identifié, il ne reste plus qu'à espionner les communications et collecter les données.

"Ces outils sont utilisés pour surveiller sans discernement les téléphones portables, lors de manifestations par exemple, et mettent gravement en danger militants et autres personnes dans le monde entier", résumait Edin Omanovic, directeur du plaidoyer de Privacy International.

Dans la plupart des cas, les prises de contact entre ces entreprises spécialisées dans la technologie et leurs clients se font lors de grands salons internationaux. Des licences temporaires sont attribuées avant que le contrat définitif ne soit signé.

Covid-19 et intérêts commerciaux

La pandémie mondiale de coronavirus est particulièrement propice à l'espionnage de masse, à l'heure où de nombreux gouvernements ont mis en place des systèmes de tracing pour contrôler la propagation du virus. Au Pakistan par exemple, les données de Privacy International révèlent qu'une société britannique, dont l'anonymat est préservé, s'est vu attribuer le droit d'exporter du matériel d'interception au moment même où le gouvernement d'Islamabad décidait d'augmenter ses capacités de surveillance pour lutter contre le Covid-19.

De quoi inquiéter les militants et autres analystes, à l'instar du responsable du programme Media Matters for Democracy, Hija Kamran, qui déclarait que l'utilisation de ces technologies, souvent réservées à l'anti-terrorisme, est particulièrement préoccupante au Pakistan, "où même l'acceptation des droits numériques en tant que droits de l'homme fondamentaux est encore remise en question".

Même chose aux Emirats arabes unis, pays où la répression de la dissidence en ligne est une tradition de longue date, ou en Afrique du sud où - bien que le système judiciaire ait récemment déclaré illégale la surveillance de masse -, des technologies d'interception ont été importées du Royaume-Uni au cours du premier trimestre 2020, rapporte Business Insider.

Quid de la position du gouvernement britannique ?

Au Royaume-Uni, comme pour tous les autres produits dont l'usage peut-être multiple, les directives du gouvernement indiquent que les équipements d'interception sont contrôlés en prenant en considération, notamment, "la répression interne, l'instabilité régionale ou les violations des droits de l'homme". Plusieurs critères semblent être remplis. Et pourtant. 

Pour Sofia Kaltenbrunner, directrice de la campagne internationale pour la liberté aux Émirats arabes unis, ces opérations démontrent que le gouvernement place les accords commerciaux de la Grande-Bretagne "avant les droits de l'homme et les libertés fondamentales". Et elle n'est pas la seule à le penser. "On ferme les yeux sur les implications de ces services en matière de droits numériques sur l'autel des marchés lucratifs associés aux technologies de surveillance", estimait Juliet Nanfuka de l'organisation de défense des droits numériques, CIPESA.

Si aucun chiffre précis n'est avancé dans la version 2020 des données de Privacy International, le problème n'est pas pour autant nouveau. En 2016, cette même ONG recensait 104 entreprises, installées sur le sol britannique, qui fabriquaient des technologies de surveillance, de renseignement et de collecte de données. Déjà à l'époque, une grande partie d'entre elles étaient spécialisées dans... les fausses tours de téléphonie IMSI.