Dossier

Les services postaux européens sont en ébullition. Dans moins d’un an, les derniers monopoles publics en matière de distribution du "petit courrier" - les lettres de moins de 50 grammes - auront vécu. Dès le 1er janvier 2011 (deux ans plus tard pour quelques Etats membres "défavorisés" de l’Union européenne), tout opérateur privé pourra concurrencer l’opérateur historique (le plus souvent public), comme c’est d’ailleurs déjà le cas dans d’autres segments du secteur (colis express, paquets, etc.). Une véritable révolution dictée, depuis les années 1990, par la Commission européenne au nom de la libéralisation.

La Poste, l’un des derniers grands monopoles publics belges et le deuxième employeur du royaume (derrière la SNCB, avec plus de 30 000 personnes), est directement concernée par cette ouverture totale à la concurrence. Dans le hall d’entrée du Centre Monnaie, quartier général bruxellois de l’entreprise semi-publique (50,1 % du capital est contrôlé par l’Etat et 49,9 % par le fonds d’investissement britannique CVC), un écran affiche en temps réel (jours, heures, minutes, secondes !) le compte à rebours et rappelle au personnel que le temps urge.

Si Johnny Thijs, l’administrateur délégué de La Poste (lire ci-dessous), aime à répéter en interne comme en externe que le travail de préparation à la libéralisation européenne est loin d’être terminé, il faut bien constater que le plus gros du job a déjà été effectué. "La Poste a derrière elle six à sept années de préparation à cette libéralisation", confirme Piet Van Speybroek, fidèle porte-parole du patron de La Poste. Dès son arrivée au début de l’année 2002, Johnny Thijs parlait déjà de la nécessité de mettre l’entreprise en état de marche pour affronter la concurrence privée (à l’époque, la libéralisation européenne était prévue pour le 1er janvier 2009 !). Et il va tout mettre en œuvre pour parvenir à ses fins

En 2002, La Poste n’a pas très bonne mine. L’entreprise, alors 100 % publique et occupant encore plus de 40 000 personnes, est engluée dans une triple crise. Financière, tout d’abord, avec un compte d’exploitation dégradé. Crise de gouvernance, ensuite, en raison de très vives tensions apparues en 2001 entre Frans Rombouts, CEO de l’époque, et l’Etat belge et les partenaires sociaux de l’entreprise. Crise de confiance avec le public, enfin, avec une Poste traînant - à l’instar de Belgacom et la SNCB - l’image d’une société vieillotte incapable de rendre un service de qualité à toute la population. La mission fixée à Johnny Thijs (lequel siégeait déjà au conseil d’administration) : remettre de l’ordre au sein du groupe postal, en bonne entente avec l’Etat actionnaire. "Pour le reste, débrouillez-vous !", lui aurait dit Rik Daems, alors ministre des Entreprises publiques.

De 2002 à aujourd’hui, le "capitaine" Johnny Thijs n’aura jamais dévié du même cap : 2011 ! Tout a été fait en fonction de la mise en concurrence : réduction des coûts opérationnels, amélioration de la qualité des services à la clientèle, diversification des activités dans des niches de croissance pour combler le recul des volumes de courrier, Pour être certain de parvenir à ses fins, M. Thijs a souscrit à ce que certains appellent une "assurance-vie" : à savoir, l’alliance nouée, en janvier 2006, avec Post Danmark et CVC. "Avec ces deux partenaires-là", analyse une source proche de La Poste, "Thijs a bétonné les changements à opérer dans l’entreprise. En dehors du contrat de gestion, l’Etat n’était plus en mesure de remettre les réformes en question". Pour la petite histoire, cette alliance - qui allait mettre définitivement La Poste sur les rails de la libéralisation - s’est faite avec le soutien total d’un ministre socialiste, Johan Vande Lanotte C’est notamment de cet accord tripartite Etat-CVC-Poste danoise que découleront les réorganisations du réseau de tri et de distribution (avec la substitution de "Points Poste" à plusieurs centaines de bureaux, mais aussi, à partir de cette année, l’arrivée prochaine d’aide-facteurs).

A moins de 365 jours de l’ouverture définitive du marché postal belge à la concurrence privée, le patron de La Poste peut se targuer d’avoir répondu aux trois crises initiales : le groupe est redevenu largement bénéficiaire (avec, au passage, l’octroi de confortables dividendes à la clé et le départ d’environ 10 000 employés en sept ans ); l’entreprise n’est plus en froid avec son premier actionnaire (que du contraire); et, last but not least, la qualité de certains services s’est objectivement améliorée (délais de livraison, en particulier).

Ce dernier point, évidemment essentiel dans le chef de la population, est contesté avec vigueur par Test-Achats : "Au terme de plusieurs enquêtes, dont la dernière a été menée en octobre 2008 dans 164 "Points Poste", nous constatons de grosses défaillances", soutient Aline Van den Broeck, conseillère à l’organisation de défense des consommateurs. "Au lieu de privatiser la moitié de son réseau de bureaux classiques, La Poste aurait mieux fait de trouver les voies de l’améliorer." Test-Achats n’hésite pas à affirmer que le dossier des "Points Poste", ainsi que celui de la suppression de plusieurs milliers de boîtes aux lettres de La Poste, préfigure les effets négatifs qui découleront de la libéralisation totale des services postaux européens. "Pour le petit consommateur, en tout cas, cela ira de mal en pis", conclut Mme Van den Broek.

Reste "la" question : que va-t-il se passer à partir de 2011 ? A l’heure actuelle, on ignore tout des intentions des opérateurs privés (TNT, DHL, UPS, ). Vont-ils effectivement prendre pied dans la collecte et la distribution du petit courrier ? Interrogé sur le sujet, Johnny Thijs a souvent cette réponse : "Je ne siège pas au conseil d’administration de ces groupes privés, mais je sais en tout cas qu’ils pourraient venir nous concurrencer." Le patron de La Poste aura en tout cas fermement lobbyé, auprès des autorités européennes et du gouvernement belge, pour imposer des règles contraignantes à ses futurs concurrents (conditions de travail et salariales, fréquences de distribution, couverture territoriale, etc.). Rendez-vous dans un an