ENTRETIEN

Insaisissable pétrole! Les cours, qui avaient chuté ces deux derniers jours, ont rebondi jeudi, une explosion dans une raffinerie texane de BP ravivant les inquiétudes sur l'offre d'essence. A New York, le baril de light sweet crude a repassé la barre des 54 dollars après avoir abandonné 3,65 dollars mardi et mercredi, en raison de ventes massives par les spéculateurs et d'une forte progression des stocks de brut aux Etats-Unis. Jean-Marie Chevalier, professeur à Paris Dauphine et directeur au Cera (Cambridge energy research associates), commente.

Le marché restera-t-il volatil?

Effectivement. Le flux tendu est tel que le moindre événement physique, climatique, politique, social ou psychologique entraîne des mouvements erratiques. On est dans une situation où l'Opep ne contrôle plus rien à la hausse. L'organisation n'ayant plus de capacités disponibles, elle ne peut plus mettre sur le marché les barils qui détendraient l'atmosphère. Le goulot d'étranglement du raffinage complique les choses puisqu'il y a une demande de produits légers alors que les barils disponibles sont lourds. Il y a un arrière-fond de turbulences avec l'Amérique latine qui bouge et menace. La croissance reste au rendez-vous et la période froide a réduit les stocks. Tous ces éléments jouent plutôt à la hausse alors que se profile la «driving season», la période où les vacanciers prennent la route. Les fonds spéculatifs s'en donnent à coeur joie et le pétrole flambe. Il y a une espèce de logique globale. Rien ne peut être exclu.

Impossible, dans ces conditions, de faire un pronostic précis...

Que voulez-vous? Les investissements traînent. Les gisements existants ne sont pas mis en production. L'Arabie saoudite a bien dit qu'elle allait porter sa production à 15 millions de barils par jour mais dans combien de temps? Ce n'est pas clair.

La question des stocks reste-t-elle centrale?

Oui. Sur un marché aussi tendu et volatil, ce sont surtout les stocks américains qui jouent. Ils constituent le plus gros paquet mondial et présentent des statistiques pratiquement en temps réel, contrairement à l'Europe.

Attribuez-vous le recul récent à la lassitude des opérateurs? Aux craintes des spéculateurs?

C'est un mélange de tout. Il est impossible d'isoler tel ou tel facteur.

Le contexte géopolitique, hormis l'Amérique latine, semble plutôt calme ces derniers temps...

C'est très relatif. On est toujours à la merci de nouveaux attentats. Le cas de l'Irak est symbolique. Le pays produit 1,8 million de barils/jour et on reste discret sur les sabotages qui ont lieu ici et là. Le kidnapping est devenu une industrie, même dans les milieux pétroliers. Les conditions de travail sont difficiles et le retour en production à 2,5 millions de barils/jour va prendre plus de temps que prévu. Les investissements, bien identifiés, demandent quelques milliards de dollars. En Iran, c'est aussi loin d'être le beau fixe. Les investisseurs n'aiment pas ça!

La constitution de stocks par la Chine, en plus d'une demande en hausse, est-elle inquiétante?

Oui, encore que les statistiques de ce pays soient peu fiables! En 2004, la Chine a tiré sur le marché mondial 2,5 millions de barils/jour alors que les Américains en prélevaient plus de 10 millions. Les variations de la croissance américaine ont un impact plus important que les stocks chinois.

La demande mondiale ne cesse de croître. Cela va-t-il continuer?

La vraie question est: l'élasticité des prix va-t-elle jouer à un moment donné? Autrement dit, la croissance va-t-elle se contracter? Pour l'instant, on ne l'a pas tellement vu. On ne peut pas dire que l'élasticité-prix ait joué. Ceux qui souffrent le plus, ce sont les pays pauvres importateurs de pétrole.

Voyez-vous comme certains le baril à 60 ou à 80 dollars?

Ce n'est pas impossible. De façon durable? Nul ne le sait. La croissance reste soutenue pour l'instant mais pour combien de temps? Si les banques asiatiques commencent à placer plus d'argent en euros plutôt qu'en dollars et cessent d'acheter des bons du trésor, les taux américains vont monter et la croissance diminuer. Ce ne sera pas bon. Mais tout ceci n'est bien sûr pas modélisable.

© La Libre Belgique 2005