Les prix du pétrole, attisés par l'arrivée de fonds spéculatifs, se sont embrasés mercredi, franchissant pour la première fois de l'histoire le seuil des 115 dollars le baril après l'annonce d'une contraction imprévue des stocks américains. Jeudi en Asie, les cours étaient stables dans les échanges électroniques, flirtant toujours avec les 115 dollars.

Dans les échanges matinaux, le prix du baril de "light sweet crude" pour livraison en mai cédait 10 cents à 114,83 dollars contre 114,93 dollars mercredi soir à New York. Sur le New York Mercantile Exchange (Nymex), le baril de "light sweet crude" pour livraison en mai s'est hissé mercredi lors des échanges électroniques d'après séance à 115,14 dollars, un niveau inédit depuis le début de la cotation du brut en 1983 à New York.

Il avait terminé la séance à 114,93 dollars, établissant toutefois un plus haut en clôture, contre 113,79 dollars la veille. A Londres, le baril de Brent de la Mer du Nord a également battu des records, se hissant à 112,83 dollars, un niveau inédit. Son cours de clôture -- 112,66 dollars -- constitue aussi un record. Les prix du pétrole se sont ainsi appréciés d'environ 5 dollars des deux côtés de l'Atlantique depuis le début de la semaine. Sur un an, la hausse est de l'ordre de 50 dollars. "Cette flambée va se poursuivre", estime Eric Wittenauer, analyste chez Wachovia Securities, ajoutant que "les 120 dollars sont désormais une réalité".

Cette accélération a été précipitée par une baisse significative des stocks de brut et d'essence aux Etats-Unis, premier consommateur mondial d'or noir, alors que la Chine devrait voir sa demande de brut augmenter en raison de la poursuite d'une croissance à deux chiffres (+10,6% au premier trimestre). Les réserves de brut américaines ont diminué de 2,3 millions de barils la semaine dernière par rapport à la semaine précédente, quand les prévisions annonçaient une reconstitution d'environ 1,8 million de barils.

De plus, les stocks d'essence ont fondu de 5,5 millions de barils, contre un recul de seulement 1,8 million de barils prévu. Or ces stocks sont très sollicités à l'approche de l'été, période de grands déplacements aux Etats-Unis. "Les investisseurs se demandent s'il y aura suffisamment d'essence en réserve alors que nous approchons de la période de forte consommation", avance Phil Flynn, stratège chez Alaron Trading. Ce resserrement des disponibilités a été renforcé par des perturbations de la production au Nigeria et des fermetures de terminaux au Mexique. Or l'Opep a laissé inchangée mardi sa prévision de demande mondiale de brut pour 2008, à +1,2 million de barils par jour, soit +1,4% par rapport à 2007.

Les investisseurs font le pari que la demande énergétique devrait augmenter en dépit du ralentissement économique dans les grands pays industrialisés, du fait de la consommation grandissante des économies émergentes. Pékin a ainsi annoncé mardi un bond de 49% de ses importations de gazole en mars. Le groupe pétrolier public PetroChina va devoir se procurer en mai 50% de gazole de plus qu'en avril, et 25% de brut de plus pour faire face à la demande intérieure, selon Eric Wittenauer. Parallèlement, le dollar, monnaie dans laquelle est vendu le pétrole, est tombé à un nouveau plus bas face à l'euro, s'échangeant désormais à 1,5979 dollar pour un euro, en raison d'une résurgence de l'inflation en zone euro, qui éloigne la possibilité d'une baisse des taux d'intérêt européens.

Nombre d'analystes estiment que le pétrole a gagné ce que le dollar a perdu, l'effritement de la devise américaine rendant moins chères les matières premières, négociées en dollars. La chute du dollar attire ainsi sur le marché pétrolier les fonds spéculatifs, qui se protègent ainsi contre l'inflation. Pour John Kilduff, stratège au cabinet MF Global, le pétrole est devenu "un placement financier en soi". La "bulle" va continuer à être entretenue par l'afflux des fonds spéculatifs et le dollar faible, pronostique-t-il.