La crise de l'A380 a débouché sur un bras de fer entre le patron d'Airbus Christian Streiff et EADS, le PDG de l'avionneur européen menaçant de démissionner si sa maison mère ne lui laisse pas les mains libres pour mettre en oeuvre son plan de redressement. Le constructeur aéronautique a démenti de nouveau d'insistantes rumeurs sur un départ imminent de M. Streiff, 100 jours à peine après son arrivée à la tête d'Airbus. "M. Streiff n'a pas donné sa démission. Tout cela est de la spéculation", a affirmé une porte-parole du groupe. Pourtant, de source proche de l'avionneur, le nouveau patron d'Airbus brandit bel et bien cette menace pour faire passer auprès de ses actionnaires son sévère plan de restructuration, prévoyant des réductions de coût, des suppressions d'emploi et une vaste réorganisation industrielle.

Cette nouvelle crise devrait trouver son dénouement cette semaine. "Ca ne va pas durer éternellement, il faut aboutir d'ici le 12 octobre", date du prochain Conseil des ministres franco-allemand à l'Elysée, souligne un bon connaisseur du dossier. Soucieux de faire voler en éclats les "tabous" pesant sur la répartition très politique des tâches entre sites de production français et allemands, au nom d'une efficacité accrue, M. Streiff suggère notamment de rapatrier à Toulouse toutes les opérations de l'A380 et de confier en échange l'assemblage de toute la gamme A320 à Hambourg (nord de l'Allemagne). Mais les propositions du "cost-killer" venu de chez Saint-Gobain, qui remettraient en cause le sacro-saint équilibre franco-allemand au sein d'Airbus, ont du mal à passer aussi bien à Paris qu'à Berlin. L'Allemagne s'inquiète pour l'avenir du site d'Hambourg, tenu responsable des retards de l'A380, tandis que les Français, représentés à la présidence d'EADS par Louis Gallois, craignent les conséquences sociales du plan Streiff à quelques mois de l'élection présidentielle en France. Or, la gouvernance du groupe européen d'aéronautique et de défense repose depuis les origines, en 2000, sur un contrôle à parité des Français (Etat et Lagardère) et des Allemands, via DaimlerChrysler. Cet équilibre est reflété par le commandement bicéphale du groupe, avec co-présidence exécutive franco-allemande et répartition équilibrée des directions de filiales entre les pays.

L'autonomie ou le départ

Si le principe de la restructuration a été finalement validé par les actionnaires, au terme de deux conseils d'administration difficiles, M. Streiff veut maintenant avoir "les moyens de l'exécuter", explique-t-on de source proche du dossier. Le PDG d'Airbus veut pouvoir diriger son entreprise comme un industriel, en s'affranchissant de l'interventionnisme d'EADS et de la gouvernance franco-allemande, considérée comme une des causes des crises qui secouent régulièrement le groupe. "Ou il obtient l'autonomie, ou il part", résume cette source. Mais cette volonté heurte frontalement l'ambition affichée de la maison mère d'accroître son contrôle sur Airbus et de mettre ainsi un terme à sa traditionnelle autonomie, qui selon EADS serait en partie responsable des déboires actuels. Le prochain rachat des 20 pc de BAE Systems dans Airbus donnera à EADS 100 pc de la société. Cela doit dans l'esprit des dirigeants d'EADS favoriser cette intégration plus poussée de l'avionneur, qui aboutirait à cantonner dans un rôle d'exécutant le PDG d'Airbus.

Dans la bataille qui s'est engagée entre le nouveau patron d'Airbus et le management d'EADS, Christian Streiff possède un argument de taille : son brusque départ, après seulement trois mois, fragiliserait encore l'avionneur, plongé dans la plus grave crise de son existence. (AFP)

© La Libre Belgique 2006