C'est un vol particulièrement spectaculaire, technique et entouré de mystère qui a eu lieu au haut-fourneau B d'ArcelorMittal à Ougrée. Les 252 plaques de refroidissement en cuivre (appelées staves) qui tapissent la cuve du haut-fourneau ont disparu. Leur poids total : 500 tonnes. Leur valeur à la revente : environ 3 millions d'euros. Et personne n'a rien vu, n'a rien su, malgré la présence de caméras de surveillance à l'extérieur de l'usine, qui n'enregistrent toutefois pas les images.

Ce pillage ne date en effet probablement pas d'hier, même si la disparition des staves n'a été constatée que très récemment. Il pourrait avoir eu lieu fin 2011 ou en 2012. En octobre 2011, Mittal a décidé de fermer les deux hauts-fourneaux liégeois. Le HFB a donc été mis à l'arrêt et il n'était plus surveillé que par une petite équipe technique. En 2013, suite à l'accord conclu avec les syndicats et la Région wallonne, il était mis sous cocon, c'est-à-dire à l'arrêt mais relançable si besoin. ArcelorMittal s'était engagé à laisser ses usines fermées en l'état jusqu'à la fin 2018. Il n'en est rien puisque de nombreux vols de cuivre ont eu lieu dans différents sites depuis deux ans et demi et encore il y a peu (lire ci-dessous), rendant certaines machines hors service, au-delà de toute réparation à peu de frais.

Mais revenons-en à notre casse du HFB. De sources bien informées, il n'a pu avoir lieu que grâce à des complicités internes. Il fallait tout d'abord savoir quoi voler et surtout comment. Une connaissance approfondie de l'infrastructure était nécessaire car les staves ne sont pas visibles de l'extérieur de la cuve. Et pour extraire ces plaques de 2 tonnes chacune, il a obligatoirement fallu passer par le haut du fourneau, qui culmine à plusieurs dizaines de mètres. On peut dès lors imaginer que les voleurs se sont servi des ponts roulants de l'usine pour acheminer les plaques vers la sortie et des camions. Avant la mise sous cocon, l'électricité était branchée et tout cet outillage parfaitement fonctionnel. L'opération a dû prendre des mois.

Fait curieux, le parquet de Liège, où une magistrate a été affectée au dossier des multiples vols de cuivre dans les usines et infrastructures d'ArcelorMittal, n'a eu vent d'aucune plainte déposée à la police par le sidérurgiste. «Mercredi matin, nous avons eu une réunion avec des responsables d'ArcelorMittal au sujet des vols et ils n'ont pas parlé des staves du HFB», indique Damien Leboutte, procureur de division.

La version d’ArcelorMittal diverge quelque peu de celle donnée par nos témoins. “Il ne nous est pas possible de dire quand les 240 pièces en cuivre pour un poids de 399 tonnes ont été volées. Nous pensons que ce vol a dû intervenir dans la période allant de fin 2011 (arrêt du HFB) à février 2013 (arrivée sur place de l’équipe de déconstruction). Nous avons constaté ce vol début mars 2016 lors d’opérations menées dans le cadre de la préparation du dossier ‘permis de déconstruction’. La manière dont le vol a été opéré ne nous est pas connue aujourd’hui. ArcelorMittal a bien déposé plainte auprès de la police de Seraing le 28 mars 2016. Malgré nos interventions répétées, nous n’avons aucun retour sur la suite donnée à cette plainte. La réunion de ce mercredi 22 mars avec le parquet ne portait pas sur ce sujet”, nous répond-on.

Les organisations syndicales n’ont jamais été informées du vol. "Cette affaire, qui s’ajoute à tous les autres vols, est interpellante. Cela démontre que l’obligation de préservation de l’outil n’a pas été tenue et que la mise sous cocon n’avait pas de sens", déclare Jordan Atanasov, permanent CSC Metea. “Ce qui aurait pu être valorisé et assurer un démantèlement à moindre coût se rajoute à l’ardoise. Et qui va payer pour cela ? Sans compter le risque de freiner la reconversion des sites et donc la création d’emplois.”

Des vols à répétition

Fin 2013, le site fermé de Chertal (à Herstal et Oupeye) était victime d'un important vol de câbles électriques industriels et de barres de cuivre, 20 tonnes au total. Les voleurs, des ressortissants roumains, vivaient sur place le temps de prendre tout ce qu'il y avait à prendre. Ils ont été arrêtés par la police, jugés et condamnés pour ces faits. Depuis, quasiment toutes les autres sites mis sous cocon d'ArcelorMittal ont été visités et dépouillés de leur cuivre par des bandes de voleurs roumains. Ils étaient parfois repérés par les fumées qu'ils provoquaient en brûlant les gaines des câbles électriques. Il y a deux semaines environ, une sous-station électrique en fonctionnement a subi le même sort. ArcelorMittal devra allonger 1 million d'euros pour la remettre en état. La police a parfois mis la main sur les auteurs et leur butin, ensuite remis à l'entreprise et dont la valeur en tout se monte à plusieurs centaines de milliers d'euros, selon le parquet de Liège. ArcelorMittal a toujours affirmé que le démantèlement de ses usines fermées serait une opération blanche, grâce à la revente de la mitraille et du cuivre de ses outils. On sera très loin du compte, au vu du préjudice subi.