Philippe de Woot, professeur émérite à l’UCL, est l’une des personnalités en Belgique qui connaît le mieux la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Nous l’avons rencontré.

Que pensez-vous de l’évolution de ce concept de RSE dans notre pays ? N’est-ce pas encore trop souvent une forme de marketing pratiquée par les entreprises ?

Les choses évoluent dans le bon sens. Au départ, c’était un peu du "greenwashing" dans le chef des entreprises : cela se limitait très souvent à des bonnes pratiques. Aujourd’hui, le mouvement est plus profond, cela dépasse le cadre des bonnes pratiques et cette responsabilité sociétale influence toute la culture de l’entreprise, soit ses choix stratégiques et entrepreneuriaux, son mode de leadership et de management et enfin ses responsabilités sociétales. Il y a un certain nombre d’entreprises belges qui sont entrées dans cette logique-là.

Où se situe la Belgique par rapport à d’autres pays européens ?

Cela dépend très fort des entreprises. Il existe des entreprises à l’avant-garde. Mais je serais beaucoup plus réticent à l’égard du monde financier vis-à-vis de la RSE. Le monde financier reste dominé par la pensée de Milton Friedman : le rôle de l’entreprise est de rémunérer les actionnaires avec une pression sur le court terme, dictée par la Bourse. Après la crise épouvantable que le monde financier a déchaînée, quand on voit la frilosité actuelle des banques, plus de cinq ans après le déclenchement de la crise, à soutenir l’activité entrepreuneuriale et risquée, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’elles sont restées dans la vieille pensée. Je suis choqué par la réticence des banques aujourd’hui à investir dans les PME et les projets relativement risqués qui permettraient la relance de l’économie européenne et même mondiale après la crise de 2008. La finance doit être au service de l’entreprise et non au service de la spéculation. Il faut en revenir à la finalité même de l’entreprise qui est de créer, par son innovation, le progrès économique. Entre le concept de progrès, qui a une dimension éthique et politique, et le concept de profit, il y a un abîme intellectuel et philosophique.


Pensez-vous que le monde financier peut se réformer de l’intérieur ?

Le monde financier est en retard sur l’évolution du monde et l’époque. Le système d’économie concurrentielle de marché a donné à l’acteur économique un pouvoir considérable sur les ressources du développement. Un des éléments-clés de ce pouvoir est la maîtrise des sciences et des technologies. Au niveau mondial, ce système fonctionne sans régulation politique et sans profondeur éthique, ce qui entraîne de graves dérives pour la planète et des inégalités sociales grandissantes. Les acteurs industriels commencent à comprendre leurs responsabilités à l’égard de ces enjeux mais les acteurs financiers restent enfermés dans une logique de maximisation du profit. Et cela n’a pas l’air de changer.

Comment réformer alors ce secteur financier ?

Une régulation des marchés financiers est nécessaire. Les Etats-Unis ont été le plus loin en la matière. La réforme proposée par la Commission européenne est intéressante : elle va dans la bonne direction mais ne va pas très loin. La séparation des activités spéculatives et de gestion des dépôts n’est pas une réalité. Une action extérieure est sans doute nécessaire pour faire changer les choses car l’inertie du système financier est grande. J’ai des doutes sur la capacité du système financier à évoluer par lui-même tant que des hauts responsables de banques continuent à adopter une position cynique comme celle du patron de Goldman Sachs qui s’est comparé à Dieu après avoir menti, volé et triché. Là, je suis inquiet.

Tous les banquiers de ma génération me le disent : depuis 15 ou 20 ans, on assiste à un changement culturel dans la banque qui est hallucinant. La mentalité ancienne était d’être au service du client, en respectant des règles de prudence, de rentabilité "normale", en informant et protégeant les épargnants. Aujourd’hui, la nouvelle génération de banquiers est mue par le désir de faire rapidement le maximum de bénéfices possibles. Et cela a entraîné toutes les activités spéculatives qui ont permis à certaines banques de spéculer avec l’argent de leurs clients, entraînant tous les désastres que nous avons vécus, résultat de la cupidité de certains banquiers. Changer cette culture-là à court terme me semble difficile.

Fallait-il dès lors absolument sauver les banques en 2008 ?

Oui, il le fallait. Aux Etats-Unis, le fait de laisser tomber Lehman Brothers a déclenché une catastrophe… En Belgique, mon sentiment est qu’il fallait sauver Fortis…

Ce système financier va-t-il imploser ?

Ce système devra évoluer, sous peine de désastres climatiques, sociétaux et politiques. Le premier, c’est le dérèglement climatique qui est beaucoup plus grave qu’on ne le croit malgré le scepticisme de certains faux experts. La planète est en danger. Notre système économique contribue à accélérer ce dérèglement. Deuxième défi : les inégalités économiques et sociales qui ne font que croître entre les très riches et les très pauvres. Cette évolution remet en cause notre tissu social et la stabilité politique. On a vu lors de la crise de 2008 et après une montée des violences que l’on n’a plus connue depuis la guerre, même dans nos pays avancés. C’est en remettant le système économique au service d’un développement durable que l’on pourra résoudre les problèmes. Et là, l’entreprise a un rôle à jouer puisqu’elle est maîtresse des ressources du développement et de l’orientation que l’on peut leur donner. Ensuite, il y a la question du comportement de l’entreprise. L’ingénierie fiscale pratiquée par beaucoup de grandes multinationales est scandaleusement immorale. La plupart du temps, elles ne transgressent pas les lois mais bien l’éthique qui consiste à respecter une certaine justice sociale. L’ensemble du système économique a dérapé, s’est emballé. Cette domination de la finance, du court terme, cette indifférence au sort de la planète est politiquement dangereux et moralement illégitime.

Avez-vous des craintes pour la paix en Europe ?

Je suis inquiet lorsque l’on voit ce qui s’est passé en Grèce ou en Espagne : c’est un miracle que ces pays n’aient pas basculé dans des troubles sociaux graves ou dans des formes d’autoritarisme, ce qui serait un retour en arrière catastrophique. L’ensemble du système économique doit évoluer vers davantage de responsabilités. L’entreprise est un agent de cette évolution. L’Europe, le continent le plus avancé en matière d’économie sociale de marché, peut jouer un rôle de régulation et servir d’exemple à d’autres continents.

Le fait que l’on a beaucoup parlé d’inégalités à Davos, est-ce un premier pas dans la bonne direction ?

C’est un signal intéressant. Le fait que Christine Lagarde (NdlR : patronne du FMI) ait attiré l’attention des dirigeants de la planète sur la gravité de ces inégalités est un fait important. Ce n’est donc pas un épiphénomène même si ces grands rassemblements de décideurs ne produisent des effets concrets qu’à long terme…