Le patron déchu de Renault-Nissan, Carlos Ghosn, s'est exprimé à 14h ce mercredi. Il s'agissait de la première sortie publique de l'ancien PDG depuis qu'il a fui le Japon et rejoint Beyrouth.

Carlos Ghosn s'est exprimé à 14h en direct du siège du syndicat de la presse libanaise, dans le centre de la capitale, Beyrouth. Une centaine de journalistes - triés sur le volet par l'équipe de communication de l'ancien magnat de l'automobile - ont assisté à la conférence de presse de M.Ghosn qui, avant de rejoindre le Liban dans des conditions dignes d'un film, avait été expédié à l'ombre pendant 128 jours par les autorités japonaises.

"Le Liban est le seul pays qui a été à mes côtés ", a entamé Carlos Ghosn, qui dit avoir attendu avec impatience cette conférence de presse. Il est ensuite revenu sur les conditions de détention au Japon, insistant sur la difficulté d'être coupé de sa famille et de ses proches.

"Je ne vous expliquerai pas la manière dont j'ai quitté le Japon", a mis en garde d'emblée l'ancien patron, qui dit ne " pas vouloir se présenter en victime " mais être " présent pour laver son honneur ". "C'est la première fois que je peux m'exprimer librement", a-t-il poursuivi, promettant dans la foulée à la centaine de journalistes présents: "Vous allez découvrir la vérité avec moi aujourd'hui".


Carlos Ghosn, bien décidé à régler ses comptes avec le système judiciaire japonais, a rapidement enchaîné, décrivant celui-ci comme "corrompu". "J'ai fait face à un système dont le taux de mise en inculpation est de 99,4% et je suis certain que pour les étrangers, celui-ci est encore plus important", a affirmé l'homme d'affaires, pour qui les accusations de malversations financières sont " sans fondements ", estimant avoir "été otage d'un pays [qu'il] a servi pendant une grande partie de [sa] carrière."

Un "complot" dans "un système corrompu"

"Beaucoup de gens ont fait partie de ce complot, au sein de Nissan et des autorités japonaises ", a glissé Carlos Ghosn, expliquant ne pas vouloir donner de noms afin de ne pas placer le Liban, qui lui a "réservé un accueil formidable ", dans une position délicate. "Je savais lors de mon arrestation que Nissan était derrière tout ça", a estimé Carlos Ghosn, en abordant, devant une audience muette, le déroulement de son arrestation.


Revenant sur les conditions de détention, Carlos Ghosn a dit avoir été qualifié de coupable dès son arrestation. "Vous êtes coupable, ne jouez pas à votre petit jeu, avouez, m'a dit le procureur". Outre les conditions, qu'il décrit comme opposées aux principes des Droits de l'Homme, Carlos Ghosn assure avoir subi de nombreuses pressions pour le soumettre au silence. "'Bien sûr, il (Carlos Ghosn, Ndlr) peut parler à la presse, mais nous pouvons aussi apporter de nouvelles accusations'. Hier encore, ils ont mis en accusation ma femme, sur base de déclarations faites il y a 9 mois. Vous parlez ? Vous retournez en prison."

Quel avenir ?

Interrogé à la suite de son exposé d'une heure, Carlos Ghosn est resté flou quant à son avenir, tout en précisant qu'il était prêt à rester au Liban. "Vous pouvez vous attendre à ce que je prenne des initiatives dans les semaines à venir ", a-t-il précisé, avant d'ajouter : "Je préfère cette prison à celle où j'étais avant, au Japon. Je suis avec des gens que j'aime et je ne suis pas du tout malheureux au Liban. Je suis prêt à séjourner longtemps au Liban. Je dois me battre et laver mon honneur".

Questionné par un journaliste de la BBC, Carlos Ghosn s'est dit "prêt à se présenter à un procès à condition qu'il soit équitable". "J'ai demandé à mes avocats si ce serait le cas au Japon. Ils étaient très gênés. Même mon avocat ne pouvait pas me promettre un procès équitable", a-t-il souligné, tout en précisant qu'il n'avait "aucune assurance de ne pas être extradé par le Liban" bien qu'il soit "sûr que la loi serait respectée."

Une future attaque en justice ?

Alors que de nombreuses zones d'ombre subsistent sur l'évasion de Carlos Ghosn, l'homme est revenu sur la manière dont il avait ressenti sa sortie du territoire nippon. "Quand j'étais emprisonné, c'est comme si j'étais décédé. Je ne savais pas si j'allais revoir les gens que j'aime, dans un système que je ne comprenais pas, j'étais anesthésié. Quand j'ai vu que j'étais sorti, c'est comme si j'étais revenu à la vie ".


Quant au soutien qu'il a reçu, l'homme s'est montré laconique. "Vous vous seriez sentis comment à ma place ? Soutenu ? Défendu ? Lâché ? Neutre ? Je ne me prononce pas. J'espère que ce n'est pas le cas. Je suis un citoyen français comme les autres. Je ne suis pas au-dessus des autres. Mais pas en dessous." M.Ghosn s'est également dit prêt à se présenter à la justice française si celle-ci le convoquait. "Je viendrai, je n'ai rien à me reprocher."

Estimant que ses droits n'ont pas été respectés, Carlos Ghosn n'a pas explicitement écarté le fait d'attaquer Renault et Nissan en justice. "Je n'ai pas dit que j'allais intenter une procédure en justice contre Renault et Nissan mais je défendrai mes droits. J'ai des droits et je les défendrai."

Nissan et son amour du Japon

Carlos Ghosn est également longuement revenu sur l'entreprise qu'il a dirigé pendant 17 ans et s'est avant tout interrogé: "Comment peut-on perdre l'occasion de devenir l'acteur dominant du secteur en passant à côté de Fiat Chrysler ? (...) J'ai eu des contacts avec FCA, on s'est bien entendu. On a eu d'excellents dialogues mais j'ai été arrêté avant que l'accord ne soit conclu. L'accord s'est fait, mais malheureusement pas avec Renault. C'est un gâchis énorme pour Renault, une opportunité exceptionnelle pour PSA." "L'alliance n'est plus qu'une mascarade ", a-t-il jugé, souhaitant le meilleur à celle-ci, bien qu'émettant des doutes quant à sa faculté de survivre à terme.

S'il ne semble pas être homme de regrets, Carlos Ghosn en a tout de même émis quant à certains des choix qu'il a faits par le passé. "Quand j'ai refusé de prendre la tête de General Motors, j'ai fait une connerie. La dirigeante de ce groupe a un travail bien plus simple que le mien. Je regrette certains choix. Mais je les ai faits, je les assume."

"Je suis innocent de tout et je peux vous le prouver. J'ai quitté le japon parce que je voulais la justice. Et je voudrais, avant de répondre à vos questions, mettre un point final et m'adresser aux Japonais : J'ai été sali, j'ai été qualifié de dictateur, froid, et avare. On a dit de moi je n'aimais pas le Japon et que j'étais là pour l'argent. J'aime le Japon, j'aime les japonais. Je marchais seul dans les rues de Tokyo, et les gens me disaient qu'ils étaient désolés, qu'ils espéraient que j'allais continuer à aimer le Japon. Les gens de la rue ne comprennent pas ces accusations. J'ai ressuscité Nissan. Nous avons passé la crise financière. Quand le tsunami a frappé le Japon, j'ai été le premier étranger à rentrer au Japon alors que tout le monde partait. Je suis allé sur place. J'y suis allé par moi-même parce que personne ne voulait aller dans cette zone. J'ai appelé les employés pour leur dire qu'on allait reconstruire l'usine. J'aime le Japon. Pourquoi le Japon me paye de telle façon pour le bien que j'ai fait pour le pays ? Les Japonais ne sont pas comme ça. Ce n’est pas vrai. Ensuite, on a dit que j'étais avare. On est venu me voir par le passé pour que je reprenne General Motors. Pour une paye deux fois supérieure. Mais je leur ai dit qu'un capitaine ne quitte pas un bateau lorsqu'il est sur le point de sombrer. Un avare ne réagirait pas comme ça. Enfin, j'ai découvert que j'étais un dictateur. J'ai été pendant 17 ans le dirigeant de cette entreprise. On a écrit des livres de management sur moi. Et d'un coup, je suis un dictateur. C'est ce qu'on a imposé dans les esprits des Japonais. Ils ont terni ma réputation", a conclu l'homme d'affaires.