Aux caisses du Carrefour de Bierges, en cette heure de midi pluvieuse, les files sont plutôt clairsemées, et tout paraît calme. Certains clients sont cependant au courant de l’annonce du matin en conseil d’entreprise : "Pour ceux qui vont perdre leur emploi, c’est effarant, dit cette dame qui sort du magasin, Caddie bien rempli. Celle-ci, qui arrive, est plus fataliste : "On est habitué maintenant, on en parle depuis longtemps ! On trouve pourtant que le magasin fonctionne bien. Enfin, pour ce magasin-ci Il faut voir les autres " Mais dans les conversations à mi-voix entre les hôtesses de caisse, les mêmes mots reviennent : salaire, grève, fermeture "On doit sauver notre emploi. On n’a pas le choix", glisse une dame en chemise bleue estampillée Carrefour à un homme poussant sa charrette. En face des caisses, la porte rouge habituellement fermée au public s’ouvre pour laisser passer une nuée de "chemises bleues". Les visages sont fermés. Ces hommes et ces femmes viennent d’assister à l’assemblée du personnel où l’on leur a expliqué les décisions annoncées le matin. Non, le Carrefour de Bierges ne fermera pas, mais il y aura bien des modifications : de salaires, pour l’ancienneté Et d’autres magasins, eux, devront fermer, ou devraient être repris comme ceux en Brabant wallon de Waterloo (centre-ville), de Jodoigne et Rixensart.

"Quel coup de massue ! A la fin de l’assemblée, tout le monde est resté silencieux, bouche bée. Aucune question n’est sortie", rapporte Annick, caissière, qui travaille chez Carrefour depuis une dizaine d’années. "On est en colère mais on essaie de la contenir, lance un de ses collègues. Ici, il y en a qui vont perdre 20 % de leur salaire ! Où reste le pouvoir d’achat ?" Cette dame aux yeux rougis souligne, elle, l’incertitude dans lesquels les travailleurs se trouvent. "On verserait bien une larme, ajoute encore ce jeune homme qui travaille chez Carrefour depuis huit ans. Pour ceux d’ici et pour tout le monde Et pour nous, si c’est pas maintenant, ce sera pour plus tard Dans ce magasin, il y a eu plein de nouveautés. Mais selon moi, ils n’auraient pas dû investir. C’était de l’argent perdu On a perdu des clients." En effet, le Carrefour de Bierges, pourvu d’une parapharmacie, d’un point d’enlèvement pour courses par Internet et où l’on pratique le self-scanning, est considéré comme un laboratoire de tests pour le groupe en Belgique. Il a aussi subi plusieurs "remodeling", ces derniers temps, avant, constatent les syndicats, de revenir souvent au point de départ : modification des caisses, disparition puis réapparition de la pâtisserie

Face à l’annonce de la restructuration, les délégués syndicaux ne sont pas étonnés : "On sentait que cela allait arriver. Quand on voit qu’un magasin qui vient d’être remodelé ne fait pas de chiffre d’affaires Ici, cela fait un an qu’on ne fait plus de bénéfices. Le remodeling n’a rien apporté." Car pour Roger Choppin (CNE) et Claude Baccus (Setca), Bierges, qui est selon eux, dans le Top 5 belge du groupe en terme de chiffre d’affaires et de taille, est un exemple concret des erreurs de la direction en Belgique. "C’est le cas exemplatif d’une gestion qui ne fonctionne pas, au-dessus de la direction locale, en tout cas. Ils ne tiennent pas compte de la spécificité de la région, de la réalité de la clientèle." Avec les changements apportés au magasin wavrien, réalisés "sans jamais tenir compte de l’avis des clients ou des syndicats", selon les syndicats, c’est Colruyt que la direction souhaitait attaquer, alors que dans la région, c’est plutôt Delhaize qui serait leur concurrent. Roger Choppin poursuit : "On est le deuxième groupe mondial mais on ne fait que copier la concurrence. On imite les concurrents au niveau commercial. Et point de vue social, on imite Colruyt, puisque maintenant, ils ne veulent plus payer les heures tardives, par exemple !" "On dit que nos salaires sont trop élevés, mais le salaire de base est loin d’être très lourd", insiste pour sa part Claude Baccus .

Le magasin emploie actuellement 230 personnes. Mais les départs naturels ou en prépension ne sont pas remplacés, indique M. Baccus. Aux caisses, il y a de plus en plus de pression, convient Annick. "Il y a de moins en moins de caissières " Pour préserver le travail, dit-elle, "on est prêt à se battre. Et on est solidaire avec les magasins qui ferment. Cela aurait pu nous tomber dessus " Aujourd’hui, "les gens sont abasourdis. Nous sommes aussi abasourdis, dit encore Claude Baccus. Mais on va prendre position. Et les positions risquent d’être dures " "Pour le moment, c’est le choc, mais ça va se réveiller", prévient aussi de son côté Roger Choppin.