Analyse

Quelque 64 % des Belges aimeraient bien avoir la possibilité de télétravailler, selon des chiffres publiés dans une étude en octobre 2010 à l’occasion de la première Journée nationale du télétravail, une initiative d’AOS Studley, Getronics, Microsoft et PWC. Une autre étude, européenne cette fois et réalisée en 2011 par Microsoft auprès de 1 500 personnes, révèle que 72 % des Belges seraient autorisés à travailler régulièrement de manière flexible. Dans la pratique, ce sont 18,8 % des Belges qui télétravaillaient en 2010. " Nous étions à 10,6 en 2003. C’est un fameux bond en avant" , remarque Laurent Taskin, professeur à la Louvain School of Management, coauteur avec l’université d’Anvers de cette étude de 2010, qui note: "Les chiffres sur le télétravail peuvent différer d’une étude à l’autre car ce n’est pas toujours la même typologie qui est reprise. Les réalités peuvent être diverses".

Ramener de temps en temps un dossier chez soi n’est pas du télétravail. Ce dernier implique un système organisé.

A l’occasion de la troisième édition de la journée nationale du télétravail, qui se tiendra ce jeudi 22 novembre, une nouvelle étude, réalisée en collaboration avec Trends et Trends/Tendances, sera présentée.

Le télétravail est défini par la CCT85, de 2005 (voir "Epinglé" ci-contre), comme " une forme d’organisation et/ou de réalisation du travail, utilisant les technologies de l’information, dans le cadre d’un contrat de travail, dans lequel un travail, qui aurait également pu être réalisé dans les locaux de l’employeur, est effectué hors de ces locaux de façon régulière et non occasionnelle" . Le concept n’est pas neuf. " Le terme apparaît pour la première fois en 1972. C’est l’époque des premiers modems" , raconte Laurent Taskin. Les années qui suivent sont marquées par une euphorie technologie. " Les gens se rendent compte qu’ils peuvent vaincre la distance. Dans les années 90 et suivantes, l’aspect technique a fait place au juridique. Aujourd’hui, il s’agit surtout d’une question de management et de gestion des ressources humaines. Le télétravail est une des solutions à l’évolution sociétale. Les gens souhaitent un meilleur équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle, les débats environnementaux sont d’actualité, "

Les enquêtes le montrent d’ailleurs. Ainsi, l’étude de l’UCL-Anvers de 2010 montre que les principaux motifs avancés pour se lancer dans le télétravail sont le meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle (66 %), une meilleure concentration (66 %) et de moindres déplacements (65 %). Quant à ce qui a effectivement changé dans leur vie, les télétravailleurs pointent : la productivité (50 %), la qualité du travail (48 %), un meilleur équilibre de vie (44 %) et la créativité (39 %).

En ce qui concerne la vie quotidienne, les télétravailleurs mettent en avant la gestion du temps plus facile (71 %), l’amélioration de l’équilibre vie privée/vie professionnelle (70 %) et une meilleure qualité de vie (68 %). Pour ce qui touche au travail lui-même, les télétravailleurs pointent surtout l’augmentation de la concentration (79 %), la plus grande autonomie (78 %) ou la plus grande productivité (59 %). Côté points négatifs, l’étude montre que les non-télétravailleurs craignent la diminution des contacts sociaux. Quelque 75 % l’appréhendent contre seulement 41 % des télétravailleurs.

Si le télétravail semble plébiscité par une majorité des travailleurs, certains collaborateurs et certaines entreprises y sont encore réfractaires. Selon une étude de Jobat réalisée en 2011 auprès de 5 333 Belges, les freins sont autant du côté de l’entreprise - 43 % des collaborateurs sondés avancent le fait que l’employeur ne l’autorise pas et 33 % qu’ils ne sont pas équipés - que des travailleurs eux-mêmes - 56 % estiment qu’ils ont moins de contact avec leurs collègues.

" Le télétravail se fait toujours sur base volontaire. Il s’agit d’un arrangement entre les deux parties. Il est certain qu’il ne convient pas à tout le monde , estime Laurent Taskin. Ce qui est dommage, c’est de voir quand dans certaines entreprises où l’on a revu l’organisation du travail, il n’y a plus assez de poste pour tout le monde. A mon avis, certains travailleurs se sentent alors forcés de faire du télétravail. Il faut aussi établir des éléments objectifs qui permettent de dire qui peut télétravailler et qui ne le peux pas (ancienneté, type de fonction, ) et qui doivent être acceptés par tous."

Pour le professeur de l’UCL, le frein essentiel au télétravail est la culture du contrôle qu’on trouve encore dans de nombreuses entreprises. " On constate que le contrôle du temps de travail et le contrôle direct restent majoritaires, alors que le contrôle sur base des résultats est minime. C’est assez étonnant quand on pense à l’évolution de l’organisation du travail qui fonctionne de plus en plus par projet." Ce contrôle passe notamment par certaines règles imposées par l’entreprise. " Le télétravailleur doit, par exemple, se connecter au réseau de l’entreprise. Certains employeurs ont même imaginé que leurs collaborateurs qui faisaient du télétravail devaient se manifester toutes les dix minutes pour montrer qu’ils travaillent bien. Mais peut-on dans ce cas, encore parler de flexibilité, qui est tout de même l’un des éléments clés du télétravail ?"

Ce frein en matière de management révèle un frein culturel, estime Laurent Taskin. " On arrive à trois types de situations. La première est le rejet du télétravail. La deuxième est son acceptation mais soumise à un contrôle. Enfin, la troisième est l’acceptation en lien avec la culture d’entreprise qui est basée sur la confiance et la responsabilisation. L’entreprise peut alors profiter du télétravail, en relation avec d’autres changements, comme la suppression de la pointeuse ou le travail par projet, pour faire évoluer sa culture ."

L’enjeu est alors vraiment un changement culturel au sein de l’entreprise. " Celui-ci doit passer par l’accompagnement des managers. Cela ne sert à rien que le comité de direction décide de proposer du télétravail s’il se décline de différentes façons dans l’entreprise suivant les managers . C’est une question de gestion des ressources humaines ."