Le bureau d’architecture L’Escaut (Bruxelles) en a assez de ce qu’il perçoit comme un manque de vision et de professionnalisme des pouvoirs publics wallons (les intercommunales, singulièrement) dans la passation des marchés publics. Ce bureau est, entre autres, co-auteur du Théâtre national. Par ailleurs, c’est de L’Escaut qu’est issu le Bouwmeester de la Région bruxelloise (chargé de la qualité des projets et des marchés publics architecturaux), Olivier Bastin.

Plus particulièrement, l’architecte Michael Bianchi dénonce les méthodes de la Spi +, l’intercommunale de développement économique à l’échelle de la province de Liège. Et il est rejoint par de nombreux autres bureaux d’architecte qui se sont joints à sa "fronde".

"La Spi + ne fait pas figure d’exception sauf par l’intensité de ses dérives par rapport aux bonnes pratiques dans les marchés, explique Michael Bianchi. Elle en est encore à vouloir des devis d’entreprise plutôt que des projets architecturaux, où l’on cherche le maximum sur le plan financier. La conséquence est importante pour les bureaux d’architecture et pour la qualité des bâtiments qui en résultent "

Concrètement, Michael Bianchi pointe la sous-budgétisation chronique des projets. Par exemple, dans le dossier de construction du centre de design wallon (à Liège, dans le quartier de la nouvelle gare "Calatrava") auquel L’Escaut a renoncé.

Pourquoi jeter l’éponge ? Dans un mail adressé à l’intercommunale liégeoise (en avril 2010), l’architecte de L’Escaut énumère la longue liste de ses griefs à l’égard du cahier des charges.

Quelques exemples. Sur l’objet même du marché, "la description est floue et ne permet pas d’évaluer les prestations réelles qui seront nécessaires à son accomplissement. Elle constitue une insécurité juridique pour le soumissionnaire", écrit-il.

Quant au prix proposé par la Spi + (entre 900 et 1 000 euros du m2 selon le bureau), il est tout simplement insuffisant vu les enjeux architecturaux et urbanistiques liés au futur centre de promotion du design. On passe sur les reproches de "délais irréalistes" et autres "clause abusive" ou engagements intenables également dénoncés par les architectes

"Le centre de design est emblématique car c’est un projet qui met en jeu des questions plus importantes que le bâtiment lui-même (urbanisme ). Or, la Spi + ne comprend absolument pas ces enjeux et veut juste des propositions les moins chères possibles. Notamment en prenant des libertés en matière juridique, voire en tombant dans l’illégalité", ajoute l’architecte.

Mais la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, et qui a décidé L’Escaut à parler ouvertement, est à chercher dans le tout récent appel d’offres pour la requalification du site liégeois du Val Benoît (ancien site universitaire en bord de Meuse). "La rémunération proposée par la Spi + est de 5% pour toute une série de prestations (architecture, stabilité, etc.). Or, généralement ces missions sont rémunérées à concurrence de 16 % du projet. Même si, dans les faits, on pratique des prix réduits de 30 %, soit 12 % finalement. On va donc écrire pour dire qu’on renonce "

Sur la Wallonie, Michael Bianchi se fait très dur. "C’est paradoxal de voir qu’en tant qu’entrepreneur, on est face à des gens - la Spi + - qui vous sucent jusqu’à la moelle. Ils ne travaillent pas dans l’esprit de leur mission de base qui est de stimuler l’économie. L’Escaut participe à des appels d’offres en Wallonie, à Bruxelles, en Flandre et en France. Et je peux vous dire que la Wallonie est très nettement en dessous des autres régions en matière de qualité des appels d’offres et de professionnalisme dans la passation des marchés publics concernant l’architecture !"

A la Spi +, on se dit très surpris par ces propos. "Au sujet du Val Benoît, je me demande si l’architecte a bien lu l’avis de marché, s’interroge Frédéric Van Vlodorp, porte-parole. Ce projet compte une phase préalable qui représente 40 % de ce dossier de 70 millions d’euros. Et pour cette partie, on a demandé aux soumissionnaires d’estimer eux-mêmes un forfait d’honoraires. Par ailleurs, le prix remis ne représente que 1/5e des critères totaux. Les 5 % fixés, c’est seulement pour la seconde part du marché. Au total, les architectes retenus auront 7 à 8 % du montant, ce qui est habituel. Par ailleurs, on paiera une indemnisation de 5000 euros à tous ceux qui remettront un projet."

Enfin, à l’égard du centre de design : "La question portait surtout sur les délais, ajoute le porte-parole. Mais, en général, les pouvoirs publics en imposent car ils doivent tout simplement en respecter eux-mêmes Nous ne sommes pas stricts pour le plaisir. Enfin, nous constatons qu’il y a malgré tout des bureaux qui remettent des offres. Donc, c’est possible."