La faillite de ce fleuron industriel du Brabant wallon est restée dans toutes les mémoires, tout comme le combat social, teinté de violence, de son personnel qui s’en est suivi. Vingt ans plus tard, le dossier des Forges de Clabecq n’est toujours pas réglé. Quelque 2 000 ex-travailleurs attendent toujours plus de la moitié des indemnités de licenciement qui leur sont dues, soit un total de 18 millions d’euros.

Afin de dénoncer cette situation et de "mettre un terme à la plus longue procédure de remboursement des travailleurs d’une entreprise en faillite en Belgique", trois curateurs historiques des Forges et six anciens travailleurs ont réuni la presse mardi. Ils espèrent que l’Etat belge, seul apte à débloquer cette affaire, entendra leur énième appel.

"Maintenant, ça suffit !" lance le curateur Gérard Leplat. "L’arrangement entre l’Etat et la banque est insupportable et nous trouvons l’attitude de l’Etat fédéral un peu scandaleuse sur le plan éthique. Il faut rapidement clôturer cette faillite et personne d’autre que nous, trois des curateurs d’origine, ne pourra le faire. Mais cela fait vingt ans que ça dure et nous ne sommes pas éternels."

De toute sa carrière, Gérard Leplat n’a jamais connu un dossier comme celui des Forges de Clabecq. Il faut dire qu’il est très complexe et émaillé de rebondissements, d’un grand nombre de procédures juridiques aux dénouements variés.

Des aides jugées illégales par l’Europe

Pour comprendre cette épineuse affaire, il faut remonter aux années 80, une époque où la sidérurgie est en crise. Le gouvernement octroie des aides financières aux Forges, sous forme de trois crédits via Fintro, aujourd’hui une filiale de BNP Paribas Fortis. L’Etat se porte caution de ces prêts mais ne le notifie pas à l’Europe. En décembre 1996, la Commission européenne juge que ces aides sont illégales et somme l’entreprise de rembourser. Impossible. C’est la faillite pour les Forges.

Les sommes dues aux travailleurs licenciés (arriérés de salaires et indemnités de départ) se montent à 38 millions d’euros et, en vertu de la loi, les travailleurs sont considérés comme prioritaires pour la récupération des créances. La curatelle soutient cette position.

47 % des indemnités versées

Fintro, qui détient le solde des prêts, a depuis été repris par la CGER, ensuite absorbée par Fortis, qui deviendra BNP Paribas Fortis (BNPPF). L’Etat belge est actionnaire de référence de la banque et il a repris à son compte la créance de BNPPF, liée à ces aides publiques illégales, qu’il avait garantie dans les années 80. C’est donc pour cela que le litige se joue aujourd’hui entre le gouvernement et les curateurs.

En 2007, les ex-travailleurs des Forges peuvent enfin percevoir leurs indemnités. Enfin, une partie seulement, 47 %. Le reste du versement est bloqué. Pourquoi ? Eh bien, expliquent les curateurs, parce que l’Etat belge postule le remboursement de la fameuse créance de 30 millions d’euros cédée en 2015 par BNPPF.

Les curateurs dénoncent cet état de fait et mettent toute leur énergie à trouver des solutions. "L’an dernier", raconte Gérard Leplat, "nous avons entrepris des démarches confidentielles auprès du cabinet du Premier ministre pour qu’on rende les 18 millions d’euros aux travailleurs. Le ministère des Finances a refusé."

"Quantité négligeable ?"

Daniel Félix est un ancien commercial des Forges. Après 35 ans d’entreprise, il a, on s’en doute, mal vécu son licenciement et il se souvient des larmes de collègues et de deux mille C4 à rédiger en une semaine. "Moi, avec la moitié de mes indemnités de licenciement, je m’en suis sorti mais pour beaucoup d’autres, ça a été dur", dit-il. "Quand j’entends que l’Etat reste sourd à l’appel des curateurs, cela veut-il dire qu’il considère que 2 000 personnes sont quantité négligeable ? On ne demande pas l’aumône; on est dans notre droit."


Historique: passé chaotique

En 1992, la Région wallonne devient propriétaire des Forges de Clabecq.

Quatre ans plus tard, la Commission européenne déclare que des aides publiques versées par l’Etat dans les années 80 sont illégales et que l’entreprise doit les rembourser. Le plan de relance des Forges est anéanti.

216 ans après leur création, le tribunal de commerce de Nivelles prononce la faillite des Forges de Clabecq le 3 janvier 1997 et ses 4 307 travailleurs sont licenciés.

La même année, Duferco rachète une partie du site, la Région restant propriétaire à 48 %. Les activités sont relancées progressivement dès 1998.

En 2001, le haut-fourneau et l’aciérie sont mis à l’arrêt.

Aujourd’hui, seul le laminoir, cédé à NLMK, fonctionne encore et il emploie 550 personnes.