Un nombre croissant d'entreprises confient à des prestataires externes des activités qu'elles réalisaient jusque-là en interne. C'est ce qu'on appelle le phénomène de l'"outsourcing". Il arrive que ces prestataires externes se trouvent en Belgique, mais de plus en plus souvent, ils opèrent à partir de pays à bas salaires, généralement en Europe de l'Est ou en Asie. On parle alors d'"offshoring". Si les syndicats dénoncent ces pratiques, le consultant Johan Aurik - de la société A.T. Kearney - estime que nous ne sommes qu'au début du phénomène. Selon lui, il serait suicidaire pour un patron d'entreprise d'ignorer cette "tendance fondamentale".

Beaucoup d'entreprises recourent à l'outsourcing et à l'offshoring, mais peu en parlent ouvertement. Le sujet est-il tabou ?

Il est clair que c'est un sujet sensible, particulièrement dans un pays aussi syndiqué que la Belgique, car il y a un transfert évident d'un certain nombre d'emplois de l'Ouest vers l'Est. Mais bloquer le phénomène serait selon moi la chose la plus dangereuse à faire, car cela affecterait fortement la compétitivité de nos entreprises. L'outsourcing est là pour durer, il ne sert à rien de l'éviter, au risque de se retrouver isolé par rapport à ses concurrents. D'ailleurs, ce n'est pas parce que les entreprises n'en parlent pas qu'elles ne recourent pas déjà à l'outsourcing ou qu'elles ne réfléchissent pas activement à externaliser certaines de leurs activités.

Quelles activités pourraient être concernées ?

Toutes celles qui ne font pas partie du "core business" des entreprises. Au départ, l'externalisation ne touchait que l'informatique et les centres d'appel mais progressivement, elle s'étend à des choses de plus en plus sophistiquées. Les ressources humaines, la comptabilité, la chaîne logistique, etc. Ce sont toutes des activités nécessaires au fonctionnement d'une entreprise, sans pour autant être stratégiques. Je pense que d'ici dix ans, tout ce qui n'est pas "core business" sera externalisé.

Y a-t-il des secteurs qui sont plus avancés que d'autres ?

Le secteur financier a été un des premiers à se lancer parce que tout y est informatisé et que c'est donc plus facile à délocaliser. Les biens de consommation et la chimie font eux aussi partie des secteurs les plus en pointe. Par contre, les "utilities" (énergie, eau, télécoms...) et le secteur public figurent parmi les moins avancés. Bien sûr, une externalisation des services gouvernementaux poserait sans doute un problème politique important mais je pense qu'à long terme, cela pourrait arriver. Au Royaume-Uni, certains de ces services publics sont d'ores et déjà privatisés.

Quels sont les pièges à éviter lorsqu'on décide d'externaliser ?

Il faut surtout éviter de paniquer et se précipiter vers l'outsourcing parce que tous les autres le font. Mieux vaut prendre son temps et se poser d'abord les bonnes questions : les activités que je veux externaliser ne font-elles pas partie de mon "core business" ?, vais-je vraiment les rendre plus efficaces en les externalisant ? Trop d'entreprises oublient de se poser ces questions, ce qui leur vaut généralement des problèmes par après. En ce qui me concerne, j'aime rappeler aussi qu'il y a moyen d'externaliser certaines activités au sein même du groupe, en les rassemblant dans un seul pays. Cela peut être un pays à bas salaires, cela peut aussi être la Belgique. Externalisation ne rime pas forcément avec délocalisation.

Quelles activités pourraient être centralisées en Belgique ?

Si on regarde l'exemple de la Finlande, on peut voir que ce pays se porte beaucoup mieux depuis qu'il se focalise sur les nouvelles technologies, dans le sillage du succès de Nokia. Je pense que la Belgique pourrait atteindre le même succès dans le domaine de la pharmacie par exemple, car elle dispose à la fois d'une longue tradition et surtout d'excellentes formations dans ce domaine. Ce savoir-faire est quelque chose de très difficile à délocaliser. Par contre, je serais plus inquiet pour l'avenir de l'industrie automobile belge, qui me semble beaucoup plus vulnérable à ce phénomène.

© La Libre Belgique 2006