ENTRETIEN

Professeur à la Faculté universitaire catholique de Mons (Fucam) et directeur du groupe Transport et mobilité, Bart Jourquin analyse la situation d'Eurotunnel.

Que pensez-vous de la situation actuelle d'Eurotunnel après la décision du tribunal de commerce de Paris?

Elle est telle que ça vaut la peine de réfléchir encore six mois pour tenter de sauver la société. Mais quelle que soit la décision finale, on ne bouchera pas le tunnel. Dans le cas d'Eurotunnel, on a fait croire aux petits porteurs que c'était un bon investissement. Les promoteurs d'Eurotunnel croyaient sincèrement au projet, mais ils ont présenté des chiffres les plus optimistes possibles en oubliant qu'il était impossible de faire une analyse socio-économique complète concernant un investissement aussi important sur une aussi longue période.

Les difficultés auxquelles est confrontée la société étaient donc prévisibles?

Il est vrai qu'on ne peut pas tout prévoir sur un investissement aussi risqué, mais il y a une série de paramètres qui n'ont pas été intégrés. Par exemple, malgré le tunnel, les camionneurs continuent à prendre les ferry pour traverser la Manche, car le temps qu'ils mettent sur le bateau est compté comme un temps de repos et ils ne doivent plus s'arrêter après. Mais s'ils optent pour le tunnel, ils doivent encore marquer des pauses après la traversée, ce qui ne les arrange pas. Par ailleurs, le fait que les pouvoirs publics n'aient pas participé financièrement à l'aventure est un signal d'alarme. Si ils y avaient cru, ils seraient intervenus dans le montage.

Peut-on évoquer la mauvaise gestion dans le chef des dirigeants d'Eurotunnel?

Je ne sais pas, mais une bonne gestion peut aider beaucoup dans la réalisation d'une bonne performance par une entreprise. Il faut aussi noter ici que le «business plan» d'Eurotunnel a été largement surestimé. Je crois, en définitive, que ce qui arrive aujourd'hui à Eurotunnel est le résultat de l'optimisme béat de l'époque qui a fait qu'on n'a pas pris toutes les précautions nécessaires pour garantir le succès de l'entreprise.

Que faut-il faire pour que des projets de ce type ne connaissent pas le même sort?

Il faut avoir le courage de réaliser des analyses socio-économiques complètes et correctes et les faire faire par un consortium de consultants publics et privés et en y mettant le prix. Ce n'est qu'ainsi qu'on disposera des données objectives, complètes et qu'on pourra mieux appréhender les différentes problématiques. De manière générale, je crois que le système de transport, tous modes confondus, est trop bon marché. Les choses iront mieux quand on sera prêt à payer le bon prix pour la mobilité.

Où en est-on aujourd'hui?

Les choses évoluent dans le bon sens quand on voit l'exemple du projet Seine nord en France où l'étude a été réalisée via un appel international et que le bureau est supervisé par un consortium de professeurs d'universités venant de différents pays.

© La Libre Belgique 2006