Les économistes du secteur financier parlent de leur indépendance… toute relative.

Ils apparaissent souvent dans la presse pour partager leurs vues. Parfois, ils s’expriment sur une entreprise, un secteur ou encore sur une politique menée par nos dirigeants. Leurs réflexions ne cadrent pas toujours avec la politique de leur société. Comment concilier liberté d’expression, justesse des commentaires et adhésion à un établissement financier ?

"Il m’est arrivé, à plusieurs reprises, d’être convoqué par la direction en raison de propos qui ne plaisaient pas à certains clients. Parfois, certaines personnes ont été mécontentes de mes prises de position dans le domaine économique ou sur un secteur en particulier", nous confiait un économiste de banque, qui n’en garde pas moins une liberté de parole assumée.

Tout dépend, cependant, de l’établissement pour lequel on travaille. Si l’économiste évolue dans un grand établissement, qui suit des entreprises dans leurs crédits et leurs opérations de marché, il lui sera plus difficile de s’exprimer en toute liberté. "En effet, dans une grande banque qui exerce tous les métiers, on a toujours des conflits d’intérêts avec le service ‘sell side’ ou la salle des marchés, par exemple. Si l’on s’exprime de façon négative sur un secteur ou sur une société, il y a un effet boomerang sur la relation avec les clients. Par contre, en étant stratégiste dans une banque de niche qui ne fait que de la gestion de patrimoine, j’ai davantage de liberté pour m’exprimer", reconnaît Frank Vranken, stratégiste chez Puilaetco Dewaay.

Le rôle d’un économiste peut se concevoir comme l’apport d’une vision essentiellement macroéconomique. "Je ne parle jamais d’une valeur individuelle, ce n’est pas mon rôle. Je n’ai jamais rencontré de problème ou de retour de la part de clients lorsque je m’exprimais sur un secteur ou une politique menée. Il faut dire aussi que nous sommes protégés par des clauses de ‘non-responsabilité’ qui sont insérées dans nos billets économiques", explique Bernard Keppenne, "chief economist" chez CBC Banque.

D’autres s’imposent certaines règles. "Sans que ce ne soit une contrainte, je m’impose un certain devoir de réserve sur tout ce qui concerne le secteur ou l’interprétation de certaines mesures politiques. Contraindre un économiste à limiter ses propos serait intellectuellement grave et porterait atteinte à sa crédibilité et à son honnêteté ; ça ne m’est jamais arrivé", avoue Philippe Ledent, "senior economist" chez ING.

Omertà

La loi de l’omertà est de rigueur chez certains. Au cours d’interviews auprès d’économistes actifs dans des bureaux de consultance, ou qui sont administrateurs dans des sociétés de la place, nous avons eu l’occasion de glaner quelques requêtes parfois interpellantes. "N’écrivez pas ce que je viens de vous dire, car je perdrais des clients si je m’exprime dans ce sens." Ou encore : "Ne mentionnez pas cet avis négatif sur ces secteurs car je suis administrateur dans des sociétés qui y sont actives !" Les propos sont donc parfois guidés par des impératifs… économiques !

Geert Noels, cofondateur d’Econopolis, reconnaît qu’il bénéficie de plus de liberté, maintenant qu’il a pris ses distances avec le secteur bancaire. Il s’était fait taper sur les doigts, voici quelques années, pour avoir tenu certains propos dans la presse. "Cependant, il faut bien avouer que personne n’est totalement indépendant. Nous ne sommes pas des super héros. Il y a toujours quelque part un conflit d’intérêts, mais nous pouvons aussi donner plus de transparence sur nos activités. Aujourd’hui, nous avons les moyens de retracer l’historique de pratiquement tous nos propos."

Tout écrit doit donc s’inspirer de plusieurs sources, chaque parole devant être mesurée à l’aune de l’employeur de l’économiste, de son éthique et de son indépendance intellectuelle.Isabelle de Laminne