Philippe Brossard est économiste en chef chez l’assureur français AG2R La Mondiale. Il nous livre son opinion sur les appels de son pays en faveur d’une intervention pour faire baisser l’euro.

Quel est l’impact de l’appréciation de l’euro sur les économies européennes ?

Les conséquences économiques de l’envolée de l’euro sont multiples. Tout d’abord, le prix des importations diminue, ce qui réduit l’inflation. Un euro fort pèse également sur la croissance puisque les exportations diminuent tandis que les importations augmentent. En effet, les produits et services européens deviennent plus chers pour les clients extraeuropéens.

Peut-on chiffrer l’impact de l’envolée de l’euro sur la croissance ?

Selon le taux de change effectif de l’euro face aux principales devises mondiales calculé par la Banque d’Angleterre, la monnaie européenne s’est appréciée de 12 % entre la mi-2012 et son point haut atteint la semaine passée. Entre ces deux extrêmes, le différentiel de croissance est évalué à 1 %.

Quel devrait être le taux de change juste de l’euro face au dollar ?

En théorie, il est possible de comparer les devises entre elles avec un indice du FMI. Celui-ci évalue les prix des biens et des services dans différents Etats. En parité de pouvoir d’achat, un euro devrait valoir un dollar en France, ce qui signifie que la monnaie européenne est aujourd’hui surévaluée de 30 %. En Allemagne, l’euro devrait plutôt valoir 1,20 dollar.

Etes-vous favorable à une intervention de la BCE comme le font les Banques centrales japonaise et suisse ?

Les Etats-Unis devraient afficher une croissance de 2 % en 2013, contre 1 % pour le Japon et 0 % pour la zone euro. Il est aberrant que la région la plus touchée par la crise enregistre une appréciation de sa devise, ce qui aggrave son problème. A la mi-2012, on anticipait d’ailleurs un euro aux alentours de 1,20 dollar compte tenu de la situation économique.

Comment expliquer que les Européens soient les seuls à ne pas intervenir sur leur monnaie ?

Tous les pays européens ne souffrent pas de la même façon des variations de l’euro. Traditionnellement, l’Italie et la France sont beaucoup plus sensibles que l’Allemagne aux fluctuations de l’euro. Les Allemands sont spécialisés dans l’exportation de biens d’équipement peu sensibles à la valeur de l’euro. Dans les machines outils, ils ont des mini-monopoles et leurs clients sont obligés d’acheter quel que soit le prix. En revanche, l’Italie et la France exportent davantage des biens courants où l’effet prix joue à plein.

Le mandat de la BCE ne lui permet pas non plus d’intervenir…

Le traité de Maastricht dit que les gouvernements ont la possibilité de mettre en place une politique de change s’ils le désirent à condition d’atteindre l’unanimité. A cet obstacle politique s’ajoute un obstacle technique : les instruments d’une politique de change sont entre les mains de la BCE qui est indépendante. Pour faire pression sur l’euro, il faudrait acheter des devises étrangères et baisser les taux d’intérêt directeurs mais la BCE n’a aucun ordre à recevoir de la classe politique. Dans les autres pays, on ne voit pourtant aucun inconvénient à ce que le monde politique influence la politique monétaire.

Les Européens sont-ils trop naïfs ?

Les Européens sont beaucoup trop gentils. On n’aurait d’ailleurs jamais dû laisser entrer la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce sans contrepartie sur la valeur du yuan. Aujourd’hui, la devise chinoise est sous-évaluée de 35 % par rapport au dollar qui est surévalué de 30 % par rapport à l’euro.

Le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, est quand même parvenu indirectement à faire baisser l’euro…

Il a délivré un message très subtil en soulignant que si l’euro devait rester fort, l’inflation devrait diminuer. Car en cas de baisse du taux d’inflation, un assouplissement monétaire devient envisageable, ce qui fait pression sur l’euro.