Il y a pratiquement cinq ans, le lundi 15 septembre 2008 exactement, la banque d’affaires Lehman Brothers mettait la clef sous la porte faute de repreneur. Un temps pressenti comme acheteur, Bank of America a finalement jeté son dévolu sur Merrill Lynch. Quant au gouvernement britannique, il a refusé que Barclays se porte acquéreur. La plus grande faillite bancaire de l’histoire a été un catalyseur de la crise financière. Georges Ugeux, CEO de "Galileo Global Advisors" et ancien vice-président de la Bourse de New York, revient sur les conséquences de cet épisode marquant de l’histoire financière.

Avec le recul, peut-on dire que le gouvernement américain a pris les bonnes décisions avant la faillite de Lehman Brothers ?  

Le gouvernement américain a eu raison de laisser tomber Lehman qui ne présentait pas de risque systémique. Le message puissant de cette faillite est que l’Etat n’est pas toujours derrière les banques pour réparer leurs erreurs. Il faut aussi se rappeler que les problèmes de Lehman sont survenus au même moment que ceux d’AIG. Le secrétaire au Trésor Henry Paulson a vite compris que le cas AIG était beaucoup plus sérieux étant donné qu’il touchait les assurances des Américains.  

En Europe, les réformes mises en place pour éviter de faire payer le sauvetage des banques aux contribuables sont-elles à la hauteur ?  

Quand vous avez une crise, il faut qu’une solution soit trouvée en un week-end. Or, je crains que le processus de décision soit trop lent. J’attends la prochaine grande faillite pour voir si les gouvernements devront intervenir. Par ailleurs, le lobby bancaire est resté très puissant. En France, on ne peut pas aller à l’encontre des intérêts de BNP Paribas, de la Société générale et du Crédit agricole. Deutsche Bank reste très puissante en Allemagne. Par conséquent, ces deux pays ont tendance à bloquer les réformes au niveau européen. Par exemple, le lobby bancaire a réussi à préserver le modèle de banque universelle. Le rapport Liikanen préconisait pourtant de séparer les activités de banque de détail et d’investissement. En outre, un article sur le processus de résolution des crises bancaires interpelle. Il autorise les transferts intragroupes en cas de crise. La banque de détail pourrait donc renflouer la banque d’investissement. La barrière entre les activités spéculatives et les dépôts n’est pas étanche.  

Cinq ans après la faillite de Lehman, la méfiance à l’égard des banques est toujours présente. Est-ce justifié ?  

Il faut bien distinguer la situation américaine et européenne. En Europe, le secteur bancaire est surdéveloppé. Les actifs des banques européennes représentent 349 % du PIB européen, contre à peine 78 % du PIB américain pour leurs homologues américaines. Aux Etats-Unis, les banques ont été recapitalisées à la demande des autorités. En Europe, les banques n’ont pas fait de véritable augmentation de capital. La capitalisation des institutions européennes, particulièrement du Crédit agricole et de la Deutsche Bank, est aujourd’hui très préoccupante. D’ici la fin de l’année, la taille des fonds propres divisée par le bilan devra être de 3 % minimum. Or, ces deux banques n’atteignent que 2,2-2,3 %. En début d’année, le gouvernement italien a dû intervenir pour sauver Monte Paschi, la troisième banque du pays. Ceci dit, ce problème ne se présente que pour les personnes ayant plus de 100 000 euros sur leur compte. En cas de faillite, on ne touchera pas aux dépôts de moins de 100 000 euros mais tout le reste du bilan sera attaqué avec, dans l’ordre, les actions, les obligations puis les dépôts non garantis.  

Tout une série de réformes ont pourtant été mises en place pour réduire la taille du bilan des banques…  

Contrairement à ce qu’on dit habituellement, les banques n’ont pas réduit la taille de leur bilan. Depuis l’éclatement de la crise financière, le montant des crédits octroyés a stagné, tandis que la taille des autres actifs a légèrement progressé. J’ajoute que l’activité crédits des banques est minime par rapport au reste de leur bilan. Elle ne représente que 27 % de l’activité de la Société générale, 20 % de la Deutsche Bank, 33 % de BNP Paribas… Les choses n’ont pas fondamentalement changé depuis l’éclatement de la crise. Les mentalités des dirigeants n’ont pas évolué, tandis que l’activité spéculative se poursuit comme avant. MF Global a fait faillite parce qu’elle utilisait les dépôts de ses clients comme fonds propres. A Londres, le trading sur fonds propres est interdit à l’exception des activités de couverture. Sous couvert de ces activités, les banques utilisent leurs fonds propres pour spéculer.