ENTRETIEN

Avec les multiples OPA et fusions, le monde des affaires est en ébullition. Nous avons interrogé Maurice Lippens, président du conseil d'administration de Fortis.

Que pensez-vous des récentes manifestations de protectionnisme économique, en particulier en France?

J'ai un vrai problème avec le protectionnisme économique et surtout avec la manière dont il est présenté. Deux pays le pratiquent avec une morgue totale: la France et la Pologne. Ce sont de super mauvais élèves de l'Europe. Ils mettent des bâtons dans les roues de ce qu'on a construit. Et cela pour des raisons souvent politiques: fin de régime chez Chirac et Villepin, populisme notoire en Pologne.

L'opération Suez-GDF n'est-elle pas protectionniste?

Ce que je trouve dérangeant, c'est de voir le Premier ministre et le gouvernement au premier rang clamant le protectionnisme haut et fort et les managers au second rang.

Quant au projet Suez-GDF, je sais que Gérard Mestrallet en rêvait depuis longtemps, et je pense que le projet est réellement intéressant; celui d'Enel peut-être aussi d'ailleurs!

D'une certaine façon, Mestrallet n'est-il pas entré dans cette politique protectionniste?

Comment voulez-vous qu'il s'allie avec Gaz de France sans passer par la politique française? L'énergie, comme le disait Willy Claes il y a déjà vingt ans, est un sujet stratégique.

Y a-t-il moins de protectionnisme dans la finance?

Si un géant américain reprenait une grande banque française, on aurait, je crois, le même protectionnisme. Si Fortis devait être repris, il y aurait aussi une réelle émotion.

N'y aurait-il pas une réaction, en particulier de votre part?

Bien sûr. Mais s'il y a une offre hostile sur Fortis, j'analyserais l'opération avec le CEO Jean-Paul Votron et nous ferions un rapport au conseil. S'il y a une prime énorme, et que c'est bon pour Fortis, qui va s'y opposer? Ce ne sont pas des actionnaires de référence qui nous aideraient.

A cet égard, il y a une erreur d'appréciation. L'actionnaire de référence, c'est comme un mur de sable devant un château de sable. Il est surtout là pour aider au développement d'une entreprise. L'actionnariat familial solide comme Daniel Janssen (le président sortant de Solvay) le vante est un peu une exception.

Pour la KBC, l'actionnaire de référence n'est-il pas plus qu'un mur de sable?

Si demain quelqu'un vient payer le double du prix de l'action comment les actionnaires réagiront-ils?

Il y a plusieurs cibles attrayantes dans le Benelux et certaines pour l'instant peut-être plus attirantes que Fortis. Mais s'il y avait un raid sur un de ces groupes, ce ne sont pas les gouvernements belges ou néerlandais qui monteraient aux barricades: ils n'auraient pas de raisons de le faire sauf si cela créait un monopole ou si le repreneur était par exemple de la mafia russe.

Par contre, je comprends parfaitement que le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker soit extrêmement ému par l'OPA de Mittal sur Arcelor. Car Arbed, c'est, à part les banques, «le Luxembourg». C'est un peu ce qui est arrivé en 1988 quand Carlo De Benedetti a voulu reprendre la Générale de Belgique.

Dans l'opération SN Brussels Airlines ou la tentative de rapprochement entre Fortis et Dexia, n'y a-t-il pas du patriotisme économique?

Non. Pour SN Brussels Airlines, nous avions présenté un plan industriel aux investisseurs possibles. Ce plan avait aussi l'avantage de ne pas obliger un certain nombre de cadres belges à prendre leur avion à Schipol ou à Charles De Gaulle.

Et derrière Fortis-Dexia n'y avait-il pas l'intention de faire un champion national?

Absolument pas. Ce n'était pas la «Grande Banque Belge» comme la voulait l'ex-gouverneur de la Banque nationale, Fons Verplaetse il y a quelques années. Ce que nous voulions faire c'est une grande banque européenne présente dans le Benelux et la France. Nous allions aussi être très forts dans des domaines où Dexia l'est moins.

N'y avait-il donc pas non plus la volonté de bénéficier de l'actionnaire de référence de Dexia?

Cela a été dit et écrit, mais c'est totalement inexact. Si les actionnaires de référence voulaient le rester dans le nouveau groupe, on aurait été enchantés. Mais nous ne sommes pas à la recherche d'actionnaires de référence à tout prix pour les raisons que j'ai développées. Il y a beaucoup de sociétés qui ont un actionnaire atomisé. Si les résultats sont bons et se reflètent dans le cours, c'est un obstacle à la reprise. Mais si un géant américain veut nous reprendre, il faudrait aussi se dire à ce moment: si c'est bon pour Fortis parce qu'on s'inscrit dans un groupe mondial et qu'on maintient le centre de décision en Belgique pour les activités en Europe, pourquoi pas?

© La Libre Belgique 2006