Entretien

Conseiller scientifique du groupe français Areva, Bertrand Barré a été, par le passé, attaché nucléaire à Washington. Il a aussi dirigé la R&D de la Cogema, ancêtre d’Areva. Il nous avait accordé une interview le 28 septembre à l’occasion de la session académique du BNEN, une formation en sciences nucléaires animée par six universités belges (KUL, ULB, UCL, Gent, ULg, VUB) en collaboration avec le Centre d’étude de l’énergie nucléaire (CEN).

Que pensez-vous de la loi belge de sortie du nucléaire ?

En tant qu’étranger, je n’ai pas à juger de la politique belge en la matière. Mais, franchement, cette loi portée par votre ancien ministre Olivier Deleuze (Ecolo) en 2003 était une erreur. Heureusement qu’il y a eu le temps de la réparer, car il faut cesser avec cette idée que dès qu’une centrale nucléaire a 40 ans, il faut l’arrêter. Si elle est encore sûre, pourquoi l’arrêter, autrement que pour des raisons idéologiques ? Aujourd’hui, tous les pays qui ont adopté la position de sortie ou de blocage des programmes sont en train de faire marche arrière. La Grande-Bretagne, la Suède, l’Italie ont révisé leur position et bientôt l’Allemagne, avec la coalition qui se dessine avec les libéraux qui finira par leur emboîter le pas.

Qu'est-ce qui justifie ces changements de politique ?

Il faut dire qu’il y a cinq ans, le nucléaire était perçu comme un problème, mais aujourd’hui il est plutôt perçu comme une solution parmi les éventails de sources de production d’énergie. Il y va de la sécurité d’approvisionnement en énergie des pays industrialisés et de la lutte contre le réchauffement climatique. La seule façon de réduire les émissions de gaz à effet de serre est de diminuer la part des combustibles fossiles dans la production d’énergie et miser sur le renouvelable, le nucléaire et sans doute sur les projets de capture de stockage à l’aval des centrales à charbon. Il faut aussi arrêter de mettre en concurrence le nucléaire et le renouvelable, car ils ne sont pas dans le même créneau. Le recours aux deux sources ira en grandissant et, je l’espère, au détriment des combustibles fossiles.

Le nucléaire a donc encore de l'avenir...

Certainement, mais son ampleur dépendra d’un certain nombre de conditions. La première suppose qu’il n’y ait plus d’accident grave, la deuxième est que l’énergie qu’elle produit doit être compétitive et la troisième, c’est d’obtenir l’adhésion de la population sur le mode de gestion des déchets à long terme. Il y a aussi la problématique de la prolifération. Ces éléments vont déterminer la nouvelle pente de croissance du nucléaire. Si la pente est forte, il se posera à ce moment une autre question qui est celle de la disponibilité de l’uranium. Il sera alors question de savoir s’il y aura assez de matière pour tout le monde, parce que le nucléaire n’est pas renouvelable. Il est fondé sur des ressources limitées.

Quid de la problématique des déchets ?

On s’en préoccupe depuis longtemps, mais au début tout était fait comme si la mise en œuvre n’était pas urgente. Aujourd’hui, après beaucoup d’études, notamment en France, l’enfouissement dans une couche géologique stable, suffisamment profonde pour les intrusions, est la bonne solution. Une des conditions à respecter est que la solution doit être réversible, car on n’est jamais à l’abri du progrès. Si dans un siècle, on trouve mieux ou si des éléments qu’on considère comme des déchets sont devenus des choses de valeur, il faut pouvoir se retourner.

Comment expliquez-vous donc le fait que des études indiquent que le nucléaire est en baisse ?

Le nucléaire a crû pendant ces dix dernières années, mais beaucoup moins vite qu’il ne l’avait fait auparavant. Le nombre de réacteurs est passé de 440 à 436 unités, mais, dans le même temps, la puissance installée a crû et est passée de 372 gigawatts (GW) à 375 GW. Outre les pays occidentaux qui rouvrent les dossiers, les pays pétroliers et l’Asie aussi embrassent la technologie nucléaire.