ÉCLAIRAGE

Un peu de moins de 15 pc. Telle est la proportion de femmes dans la profession d'informaticien en Belgique en 2000, selon les données de l'Institut national de statistiques (1). Le nombre de femmes est en augmentation mais moins que le nombre d'hommes, ce qui implique que la proportion de femmes diminue. Au sein des formations informatiques, le nombre de femmes est également réduit. Dans le privé, elles sont aussi moins utilisatrices de l'informatique. Selon une enquête de l'Agence wallonne des télécommunications, 25 pc des femmes sont des utilisatrices régulières d'Internet, contre 41 pc des hommes.

Est-ce à dire que les femmes, parce qu'elles sont moins «branchées», sont moins douées pour l'informatique? Certains ne manquent pas de franchir le pas... C'est contre ses préjugés notamment que lutte le projet Ada, né il y a deux ans de la volonté d'associations actives dans la formation des femmes en informatique, et dans le cadre duquel se sont tenues il y a peu les journées de rencontres Digitales '04.

«Notre volonté est de sensibiliser les entreprises, les responsables de formation et même les femmes au problème», explique Anne-Catherine Devolder, directrice d'Interface 3, centre de formation professionnel pour les femmes et co-initiateur du projet Ada (2). «Les technologies prennent de plus en plus de place dans notre vie. Les femmes doivent aussi s'y intéresser et il faut les aider à le faire. Il serait bon d'avoir plus de femmes dans les domaines de l'informatique, car une diversification est toujours intéressante. Les femmes peuvent apporter un autre point de vue».

Mais comment expliquer cette faible présence et ce moindre intérêt des femmes pour l'informatique? Les femmes ne sont peut-être pas faites pour l'informatique? D'après certains chercheurs, les hommes et les femmes feraient en effet travailler de manière différente les deux hémisphères de leur cerveau, ce qui expliquerait les difficultés des femmes à comprendre les sciences... « Ces études sont légions mais souvent contradictoires entre elles et leurs résultats peu convaincants», note l'Ada sur son site (www.ada-online.be). «Le problème que soulèvent les explications biologiques, c'est qu'elles ne dissocient pas l'inné et l'acquis».

« Si les femmes sont moins nombreuses dans les domaines informatiques, n'est-ce pas aussi à cause des schémas culturels et de mentalités», se demande Anne-Catherine Devolder «Il n'y a pas si longtemps, on disait encore que les femmes n'étaient pas capables de faire des études de médecine. Or aujourd'hui, 60 pc des médecins sont des femmes».

Une autre question peut être soulevée: peut-être est-ce l'informatique qui n'est pas faite pour les femmes? «Aujourd'hui encore, l'image du scientifique est masculine», constate Anne-Catherine Devolder. L'Ada vient d'ailleurs de réaliser une étude qui montre, en reprenant les photos de cinq magazines sur les nouvelles technologies, que les hommes apparaissent plus que les femmes sur les photos. Si l'on s'attache aux seules illustrations rédactionnelles (et non également à la publicité qu'on trouve dans ces magazines), on ne trouve qu'une illustration féminine pour huit masculines. «La science exclut les femmes et, en retour, elles s'en excluent elles-mêmes», poursuit Anne-Catherine Devolder.

C'est souvent parce qu'on en a besoin qu'on commence à s'intéresser à l'informatique. « Pour beaucoup de garçons, cet intérêt passe par les jeux. Or la plupart des jeux sont conçus pour un public masculin. Et à partie de cette activité, les garçons acquièrent des compétences», constate l'Ada. Cet attrait moindre se poursuit avec l'âge. Quand une famille achète un ordinateur c'est plus souvent pour le père et les enfants. «Les femmes manquent de temps. Elles sont les dernières de la famille à se familiariser avec l'ordinateur».

Les hommes et les femmes n'abordent en fait pas les ordinateurs de la même manière. «Et ce très tôt», note l'Ada. «Les garçons manifestent un intérêt pour l'ordinateur en soi: puissance, vitesse, technique... Les filles s'intéressent plutôt à l'usage de l'ordinateur. En général, elles savent utiliser un traitement de texte mais ne savent pas combien de Mo de mémoire vive leur ordinateur contient».

Une sociologue néerlandaise a ainsi mené une étude auprès des classes suivant une initiation à l'informatique et a constaté que les garçons se vantaient de connaître l'informatique tandis que les filles parlaient des possibilités de l'ordinateur de manière plus concrète. « Plus intéressant: les garçons considéraient rarement qu'un problème était issu d'une erreur qu'ils auraient commise. Par contre les filles étaient réservées sur leurs compétences et imputaient les problèmes à leur propre incapacité. Ce dernier point tend à faire dire aux spécialistes que les femmes se sentent souvent plus incompétentes, quel que soit leur niveau de compétences».

L'un des principaux problèmes est sans doute le regard que les hommes posent sur les femmes. « La difficulté pour une femme n'est pas d'acquérir des compétences techniques mais plutôt de les faire connaître et accepter. Les préjugés et stéréotypes sont importants», note Anne-Catherine Devolder. Des études ont montré l'impact de ces stéréotypes. Des femmes ont ainsi été soumises à des tests de mathématiques, une matière considérée comme masculine. De là, ont été mesurés l'impact du statut de minorité, l'impact des stéréotypes et l'impact de la conjonction des deux.

Dans le premier cas, chaque femme a passé son test entourée d'hommes seulement et entourée de femmes. On a constaté que les femmes avaient de meilleurs résultats quand elles passaient les tests avec d'autres femmes. Plus la proportion de femmes était faible, moins bons étaient les résultats. Par contre, les résultats des hommes, en situation minoritaire ou pas, ne changeaient pas.

Une autre expérience est de faire passer un test aux femmes en leur disant qu'elles devraient avoir les mêmes résultats que les hommes ou bien qu'elles devraient avoir de moins bons résultats. Bien que le test ait été identique, dans le premier cas, elles ont des résultats identiques et de moins bons dans le second cas.

Que donne le test croisé? Soit, est-ce que les femmes sont influencées par les stéréotypes en situation de solo? Et oui: seule et avec un test «biaisé», la femme obtient de mauvais résultats. A noter que dans des conditions correctes, les femmes ont des meilleurs résultats que les hommes.

«Ces études sont intéressantes car elles permettent de comprendre certains freins que rencontrent les femmes et montrent que les stéréotypes ont une réelle influence», note l'Ada. Et le cercle vicieux de s'enclencher: dans les études scientifiques, les stéréotypes produisent de moins bons résultats des filles. Il y a donc moins de filles dans ces filières. Elles ont donc de moins bons résultats. Et on renforce ainsi les stéréotypes...

(1) 62237 personnes seraient employées dans cette catégorie professionnelle.

(2) Interface 3: 02.219.15.10

© La Libre Belgique 2004