Les dirigeants d’entreprise sont peu respectueux des rares consœurs qui réussissent à gravir les échelons hiérarchiques dans le groupe. Dans un livre très remarqué une dirigeante préférant conserver l’anonymat décrit minutieusement les mauvais tours des patrons "s’enfermant dans un camp de retranchement de la supériorité masculine".

"Tout en haut", l’ouvrage d’Anonyma (1), se vend fort bien : les deux premiers tirages sont déjà épuisés. La femme manager, pas du tout féministe, avoue qu’elle aime bien travailler avec des hommes. Son entreprise, apparemment très connue, réaliserait un chiffre d’affaires de plusieurs milliards d’euros. Sa description des coups machos se lit comme un réquisitoire.

Friands de symboles du statut social, les hommes s’accaparent les plus grosses voitures de service et les plus grands bureaux. Les chauffeurs doivent se faire tirer l’oreille pour conduire la dirigeante, feignant d’ignorer qu’elle est assez haut placée pour revendiquer ce privilège. Au garage de l’entreprise on lui lave de mauvais gré l’automobile; uniquement les voitures des hommes sont réparées sur place gratuitement. Elle observe que ces messieurs se font payer par l’entreprise le nouveau lap top, l’imprimante, l’appareil photo numérique, qu’ils utilisent surtout à domicile.

Les managers sont aussi peu galants : elle remarque que quand elle est en conversation avec un patron, l’arrivée d’un autre homme met souvent fin à l’entretien. A table ses voisins lui tournent le dos. Les rôles sont anachroniques : alors qu’il est normal qu’un manager se marie et que sa femme ait des enfants, une dirigeante doit d’abord rester célibataire pour ne pas compromettre ses chances d’ascension.

Anonyma le dit fort bien : "Jusqu’à 40 ans je n’ai pas le droit de me marier, les 40 ans dépassés, je suis obligée de le faire". Mais les dirigeantes ont du mal à trouver un homme acceptant de gagner moins qu’elles. L’ami de notre "héroïne" n’étant pas un blanc, elle doit encaisser des allusions racistes.

Quand elle dit au chef d’entreprise qu’elle est enceinte, celui-ci la félicite pour enchaîner immédiatement : "Mais vous ne pourrez plus jamais exercer votre job actuel". Abattue, elle songe à lâcher prise, puis, sachant qu’en France ses consœurs retournent au travail, elle décide quand même de relever le défi. Mais elle n’a pas qu’à faire à des machos allemands.

Dans le chapitre intitulé "Dentelles de Bruxelles" elle décrit comment l’a traitée le dirigeant belge de la filiale du groupe. Voyant en elle une "espionne" du siège, il a interdit aux employés de s’entretenir avec elle et leur a demandé de feindre de ne pas comprendre l’anglais et l’allemand; ce jeu ignoble a duré plusieurs mois. On l’a aussi casée dans un bureau avec deux employés subalternes, alors qu’il y avait dans l’immeuble un bureau vide.

Anonyma croit qu’elle a pu faire carrière parce qu’elle a une certaine "présence" : grande de 1,75 mètres et "pas trop maigre", elle arrive à s’imposer sans intimider les hommes. Dans de nombreuses situations où les hommes sortent de leurs gonds, par exemple dans de difficiles négociations avec des clients, elle reste calme et trouve un compromis.

Pour percer dans un "club masculin exclusif", les dirigeantes doivent souvent être plus compétentes que les hommes et ne pas montrer la moindre faiblesse.

(1) Anonyma, "Ganz oben". C.H.Beck 14,95 euros.