ENTRETIEN

Jean-Louis Moreau, historien d'entreprise, livre son analyse.

Quel a été le poids de la SGB?

Il a augmenté sans cesse en valeur absolue mais diminué sur le long terme en valeur relative par rapport à l'ensemble de l'économie nationale. Il ne faut pas retenir que les aspects quantitatifs pour apprécier la puissance de la Générale. Les entreprises qu'elle patronnait jouèrent souvent un rôle moteur dans les associations professionnelles et les cartels regroupant toutes les entreprises d'un même secteur. Par ce biais, l'influence qu'elle exerçait sur l'ensemble de l'industrie a dépassé de loin le poids de ses filiales.

Dans quelle mesure la société a-t-elle contribué à l'essor financier, industriel et social de la Belgique?

La Société Générale a été le principal animateur du développement industriel national pendant plus d'un siècle. Elle fut le moteur du développement du capitalisme en Belgique dès les années 1830, vulgarisant l'organisation des entreprises sous forme de sociétés anonymes. Entre 1835 et 1838, elle en créa 40!

La concentration de l'industrie belge est en bonne partie son oeuvre.

Dès la première moitié du 19e siècle, elle plaida pour les économies d'échelle et la rationalisation des entreprises, se heurtant à l'esprit de clocher des industriels liégeois ou hennuyers. Patronnant de nombreuses entreprises, elle leur a fourni les fonds nécessaires pour surmonter les crises les plus sévères: en 1848, en 1886, en 1930 et même dans les années 1970.

Sur le plan social, la Générale ne s'est guère montrée novatrice. Symbole du capitalisme, ses filiales se sont souvent trouvées en première ligne pour affronter les revendications syndicales (FN, Cuivre et Zinc, ACEC...). Certaines sociétés du groupe se sont cependant distinguées par une politique d'ouverture.

Le parcours de la SGB est-il original?

Ce qui fait incontestablement l'originalité du «cas belge», ce sont les accointances que la société a nourries avec le politique. Des relations d'amour-haine qui font de l'histoire de la Générale celle d'une institution proprement nationale.

N'a-t-on pas eu tendance a occulter certaines «pages sombres» de son histoire?

Certaines pages de l'histoire de la Générale ont suscité la polémique, depuis la Révolution de 1830 jusqu'à la sécession du Katanga, en 1960, en passant par les deux guerres mondiales.

Chaque fois, les dirigeants se préoccupèrent de préserver l'existence de la société et ses actifs. Sa politique de présence et «de moindre mal» a passé aux yeux de certains comme une compromission vis-à-vis d'une autorité illégitime.

La disparition de la SGB est-elle «logique»?

En 1988, faute d'appui de la part des institutions publiques belges, Suez a été obligée de prendre une participation supérieure à ce qu'elle prévoyait. Ses échecs dans la banque ou l'immobilier ont fait de sa participation dans la Générale une part de plus en plus importante de son patrimoine. Gérard Mestrallet a donné une orientation résolument industrielle à Suez. Malgré ses efforts, il n'a pu empêcher le cours de bourse du titre de la Générale de subir la décote propre aux holdings...

En 1998, Suez a racheté le solde des actions encore dans le public. Il a fallu ensuite laisser un peu d'eau passer sous les ponts pour euthanasier proprement la vieille dame, en coma avancé.

La SGB a-t-elle été bien «traitée» par Paris?

Il y a pas mal de ressentiment, encore aujourd'hui, au sein de certaines filiales revendues par la Générale pour se concentrer dans le secteur des services et de l'énergie.

Mais cela occulte sans doute les dossiers négociés «en douceur», comme celui de la vente de la CMB, par exemple. A cet égard, le vicomte Etienne Davignon a joué un rôle ingrat mais absolument crucial.

© La Libre Belgique 2003