L’Intelligence Artificielle, aujourd’hui très en vogue, n’a rien de vraiment nouveau.

L’Intelligence Artificielle, tout le monde, ou presque , en parle dans le monde des start-up. Le sujet a même déboulé, ces derniers mois, sur un terrain nettement plus large. Il n’est plus rare d’entendre parler d’IA dans les médias grand public. Pas toujours, il est vrai, sous un angle très joyeux (IA = robotisation = destruction d’emplois). Nous y reviendrons dans une prochaine chronique.

Quand on écrit que tout le monde parle d’Intelligence Artificielle, on devrait plutôt écrire "re-parle". Car l’IA, qualifiée de nouvelle technologie, a déjà quelques années de route. Dans son ouvrage La guerre des intelligences, le neurochirurgien-entrepreneur-essayiste français Laurent Alexandre rappelle, dès les premières pages, que "la machine à fabriquer de l’Intelligence Artificielle est déjà née". Les concepts de l’IA sont apparus au sein des laboratoires du MIT (Massachusetts Institute of Technology) au milieu des années 1950 dans la foulée du test d’Alan Turing (qui, durant la Deuxième guerre mondiale, parvint à casser les codes d’Enigma, la machine de cryptage des messages secrets des Allemands). Ce fut toutefois un faux départ. Confinés dans des labos universitaires, les chercheurs en IA ont pas mal tourné en rond. Dans le milieu, on explique que l’IA a connu, entre (grosso modo) 1960 et 2010, des phases d’hiver et de printemps. Ce qui est nouveau, aujourd’hui, ce sont les progrès réalisés par l’IA au cours des dernières années. Et ce, grâce essentiellement à deux éléments : la puissance phénoménale atteinte par les micro-processeurs des ordinateurs (on parle, aujourd’hui, de "unlimited computing power") et le nombre, tout aussi incroyable, de données (le fameuses "Big Data"). Ce qui fait dire à Laurent Alexandre qu’aujourd’hui, "la phase de décollage est bel et bien amorcée."


Chatlayer

© Etienne Scholasse
Eliza, 1966. L’histoire de l’informatique nous apprend que c’est le nom et l’année de l’apparition du premier bot (contraction du mot "robot"). En français, on parle d’"agent conversationnel". Le père d’Eliza est Joseph Weirenaum. Alors actif au sein du prestigieux MIT, ce Berlinois émigré aux États-Unis développe un programme informatique qui simule une conversation avec un psychothérapeute.

Eliza a fait des petits : Parry, Clippy, Siri, Watson, Alexa,… À chaque étape, les bots ont gagné en complexité et en efficacité grâce aux avancées de l’Intelligence artificielle (IA). Aujourd’hui, un bot est capable d’échanger (par le texte comme par la voix) avec ses utilisateurs et de leur proposer des services selon les demandes formulées (infos, météo, musique, etc.). Ils peuvent même tenir compte du contexte et de l’humeur de l’utilisateur !

Le projet Chatlayer, spin-off de la société anversoise Faktion (spécialisée dans la conception de services faisant appel à l’IA), s’inscrit dans la lignée des agents conversationnels. Chatlayer va toutefois un pas plus loin puisque la jeune pousse, qui a vu le jour en avril, a développé une plateforme permettant à toute entreprise de créer et de gérer son propre chatbot. "Moyennant le paiement d’une licence, on donne au client les outils pour construire son chatbot lui-même. Chatlayer est donc une plateforme de Chatbot-as-a-Service ", expliquent Niels Van Weereld et Delphine Jacquemart, chargés du développement business de Chatlayer. "À la demande du client, nous pouvons aussi prendre en charge la création d’un chatbot de A à Z."

Pour assurer sa croissance, Chatlayer a l’avantage de pouvoir compter sur les compétences de Faktion et sur toute une série de partenaires (dont Microsoft). Plusieurs grosses entreprises ont déjà fait appel aux services de Chatlayer. C’est notamment le cas de Belfius, qui a développé une interface pour répondre, 24h sur 24, 7 jours sur 7, de façon totalement automatisée et bilingue (français/néerlandais), aux questions de sa clientèle (produits financiers, conseils pratiques…). Des groupes belges actifs dans les télécoms et les assurances sont aussi clients.

"Pour l’instant, nous nous focalisons sur le marché belge", indique M. Van Weereld. "Le potentiel est très important. D’ici la fin de 2019, nous prévoyons que nos revenus atteignent 1 million d’euros." Chatlayer, qui n’a pas dû lever de fonds pour se lancer, est d’ores et déjà rentable et emploie 15 personnes. À moyen terme, Chatlayer envisage de développer de nouveaux produits (chatbot multicanaux, par exemple) et une expansion à l’international. "Nous voulons devenir le Microsoft du chatbot ."

On rappellera que le projet Chatlayer a été sélectionné en octobre, avec Thingsplay et iReachm, pour participer à la deuxième saison de l’Orange Fab BeLux. Durant trois mois, la start-up anversoise va bénéficier d’un soutien et d’un mentorat pour l’accélération de son activité, mais aussi d’une visibilité internationale au sein du groupe Orange.


Avis du coach Roald Sieberath (Leansquare)

© © MARIE RUSSILLO
"Timing is everything", dit l’adage. C’est sans doute vrai aussi dans les technologies de type chatbots. Quand Facebook a annoncé la possibilité de programmer des "robots" sur Messenger pour répondre aux chats, cela a créé un petit vent d’aubaine : des agences de communication et de web-design ont commencé à pousser l’idée à leurs clients. C’était sans doute naïf ou prématuré. Chatlayer, par contraste, arrive avec une véritable expertise en NLP (Natural Language Processing, la sous-discipline de l’Intelligence artificielle qui s’applique à comprendre le langage humain). Les grands comptes ont en effet progressé dans leur approche multi-channel. Un client peut vouloir interagir avec sa banque via le web, par mobile ou, de plus en plus, par une simple question rapide par chat. Chatlayer met en avant la maîtrise, dans son environnement NLP, des deux langues nationales. Les clients de la start-up peuvent ainsi offrir un support de première ligne qui soit rapide et efficace. Certes, les revenus récurrents ne font pas encore la moitié du chiffre d’affaires de la société, mais ça devrait être le cas en 2019. Chatlayer semble bien partie pour occuper une place de choix dans les chatbots en Belgique. Il faudra probablement d’autres facteurs différenciants le jour où elle voudra attaquer le marché international.

© IPM

Avis de l'expert Bruno Quinart (Orange Belgium)

© DR
Chatlayer a déjà un produit mature qui permet de rendre la création de chatbot accessible pour tous. La compréhension de la langue naturelle (NLP) pour le français et le néerlandais donne à Chatlayer un bon facteur de différenciation pour le marché belge par rapport aux principaux acteurs internationaux. Les chatbots en sont encore à leurs balbutiements. Ils semblent déjà prometteurs dans certains domaines. Mais seul le temps dira à quel point ils deviendront indispensables ou non. C’est en tout cas déjà un terrain passionnant pour les start-up de la tech. En Belgique, Chatlayer a déjà réussi à trouver sa place sur le marché auprès de plusieurs clients, grands comme petits. Il a un modèle commercial clair, avec des revenus liés au nombre de messages. Le potentiel de revenu par client est toutefois limité. Aujourd’hui, la start-up compense cette faiblesse relative par des services de conseil. À l’avenir, elle devra étendre son offre à un plus grand nombre de clients. À cet égard, la construction d’un bon réseau de partenaires sera importante. Chatlayer est déjà rentable sans avoir fait appel à du capital-risque. Il sera en bonne position, le cas échéant, pour examiner les options de financement. Chatlayer a bien mérité sa place de finaliste à l’Orange Fab.

© IPM


© LLB