Une voiture, un conducteur, zéro passager. Bienvenue au royaume de l’autosolisme ! Si la Belgique n’est certainement pas la seule à souffrir de ce mal moderne, elle se défend très bien. Celles et ceux qui, quotidiennement, rallient Bruxelles, Anvers ou Liège, avec leur propre véhicule ou une voiture de société, en sont des victimes très largement consentantes. Imaginons que chaque conducteur prenne un autre comme passager. Nous n’avons pas fait le calcul mais on peut aisément imaginer que l’impact sur la mobilité, aux heures de pointe, sur les grands axes autoroutiers serait considérable.

Le covoiturage est l’une des solutions à l’autosolisme et à l’immobilité croissante qui paralyse toujours davantage les centres urbains. Certains le pratiquent déjà, profitant de parkings de délestage pour faire la route avec un(e) collègue. Mais le carpooling reste, il faut bien l’admettre, encore très timide. La start-up CovEvent s’inscrit dans la même démarche en offrant une solution de covoiturage dans le cadre d’événements.

La mobilité partagée doit être envisagée dans un cadre plus large que le seul covoiturage si l’on veut avoir un impact durable sur la mobilité et l’environnement.

Au-delà des transports en commun (toujours perfectibles), plusieurs solutions s’offrent à nous. Uber et sa formule "pop" contribuent à soutenir le partage, à bon prix, d’un même taxi. Mais c’est surtout du côté des entreprises qu’on peut espérer des solutions à la fois innovantes et efficaces (on en reparlera, dans deux semaines, avec la start-up Commuty). Certaines grosses entreprises belges ont déjà mis en place des mobilités partagées au profit de leur personnel. Il faut accentuer le mouvement. Reste le télétravail et les horaires décalés. Mais est-ce là des priorités dans le chef des entreprises ?


CovEvent

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Jean-Benoît Henry rentre dans la catégorie, de plus en plus fréquentée, des étudiants-entrepreneurs. CovEvent, qu’il a cofondé avec Nicolas Cognaux (que l’on connaît aussi à travers l’application cPark, un autre projet belge de smart mobility), est en effet un projet développé durant ses études d’ingénieur civil en informatique à l’UCLouvain (avec l’accompagnement de Yncubator, l’incubateur étudiant de Louvain-la-Neuve).

À l’automne 2016, Jean-Benoît Henry était venu une première fois défendre CovEvent devant le jury du One Hour Challenge. Son pitch était à l’image du projet : limpide, efficace, précis. Deux ans plus tard, on retrouve la même assurance. Avec deux nouveautés non négligeables : il est diplômé depuis deux mois et, donc, désormais full time sur CovEvent ; il a amorcé un "pivot" stratégique important en termes de modèle de revenu.

Reprenons par le début. La vision de CovEvent, développée dès 2015, n’a pas changé d’un pouce. "On veut accompagner la tendance en faveur des mobilités partagées en étant pionnier sur le covoiturage événementiel", résume le jeune CEO. Davantage qu’un nouveau BlaBlaCar, CovEvent se présente souvent comme le "Doodle du covoiturage". Jean-Benoît et Nicolas ont développé un algorithme qui organise le covoiturage entre des personnes - conducteurs et passagers - se rendant à un même événement (concert, festival, soirée privée, compétition sportive, etc.). La cible privilégiée est celle des plus jeunes (16-25 ans), qui n’ont pas (encore) de permis de conduire, sont souvent plus exposés au risque d’accident dû à l’alcool (en Belgique, plus d’1 accident mortel sur 3 est provoqué par un état d’ivresse), apprécient les rencontres et sont sensibles à la protection de l’environnement (45 % de l’empreinte écologique d’un gros festival est liée aux déplacements des participants).

Pour CovEvent, l’enjeu aura surtout été de tester différents modèles de revenus. Cela a été fait de façon progressive et méthodique. Il est apparu que, contrairement à un BlaBlaCar, une grosse majorité des conducteurs (75 %) ne faisait pas payer les passagers. La solution a donc d’abord été proposée aux organisateurs d’événements. Cet été, plusieurs festivals (Dour, Ardentes, Ronquières…) ont accueilli l’application pour la proposer aux participants. CovEvent entend franchir une nouvelle étape en ciblant les sponsors de ces événements. "Dans ce cas de figure, on peut offrir l’app aux organisateurs, qui vont en faire la promotion auprès des participants, tandis que les sponsors vont l’utiliser comme outil marketing." Un autre enjeu, pour les mois à venir, va être de cibler le marché des événements plus récurrents. La start-up a noué, en ce sens, des contacts avec de grandes entreprises, des organisateurs de salons, des agences chargées de la sécurité routière, etc.

CovEvent commence à générer des premiers revenus. "Sur les douze derniers mois, nous sommes entre 12 et 15 000 euros", précise Jean-Benoît Henry. "Pour 2019, on vise les 150 000 euros de chiffre d’affaires."


Avis du coach Roald Sieberath (Leansquare)

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Le pitch le plus ramassé de CovEvent, c’est un Doodle pour organiser le carpooling vers des événements. Le fondateur, Jean-Benoît Henry, cherche la simplicité, l’immédiateté. La typologie des événements peut inclure des concerts, des événements sportifs, publics ou privés… On diminue tout à la fois : l’empreinte écologique et les risques d’accidents (en s’assurant que le chauffeur n’aura pas bu). Et ça commence à prendre : le site et l’application CovEvent ont été utilisés durant l’été sur des festivals comme Dour ou Les Ardentes. Le business model évolue, pivote, afin de chercher les revenus non plus chez les utilisateurs, ni même chez les organisateurs d’événements, mais chez les sponsors de ces derniers. On apprécie l’idée et le développement. A-t-on, pour autant, atteint le product-market fit ? Si oui, il s’agit alors de scaler, c’est-à-dire de passer à l’échelle, pour assurer le volume nécessaire aux revenus. Ou alors, on peut considérer que l’idée peut encore être creusée, pour évoluer vers des formules davantage récurrentes que les événements (par nature ponctuels). Dans tous les cas, le succès ne sera possible que quand l’application se sera largement répandue.

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Avis de l'expert Gert Pauwels (Orange Belgium)

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En entendant le pitch de CovEvent, j’ai pensé au Uber des festivals. En tant que festivalier depuis 35 ans, je peux attester de la nécessité d’une telle offre. Là où j’ai des doutes, c’est sur la particularité et l’exécution de la solution. CovEvent peaufine son concept depuis plusieurs années et a été lauréat, bien mérité, de plusieurs concours de start-up. Pourtant, pour en avoir parlé à mes enfants et à leurs amis (âgés de 14 à 20 ans), ils n’avaient jamais entendu parler de CovEvent. J’ai bien peur qu’il s’agisse d’un marché de niche spécifique du type "le gagnant prend tout".

Je vois aussi quelques défis quant à la viabilité financière du projet. Particulièrement en Belgique, pays connu dans le monde entier pour la densité de ses festivals, dont beaucoup sont sponsorisés par de grandes entreprises sponsorisent déjà les festivals. Tomorrowland, festival très rentable associé à Brussels Airlines, échappe à la cible de CovEvent. Pour les organisateurs d’événements nationaux ou régionaux, il faut qu’ils en aient pour leur argent. Les sponsors consacrent déjà des budgets considérables à ces événements.

En résumé, CovEvent pourra se développer de façon durable s’il choisit bien ses objectifs, qu’il les exécute mieux que des solutions alternatives existantes.

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