Entre santé, médecine et nouvelles technologies, le rapprochement s’intensifie. Les différentes disciplines médicales découvrent progressivement les avantages qu’elles peuvent retirer du numérique. De nombreuses start-up l’ont bien compris et explorent le filon.

On retrouve chez les deux fondateurs de Gespodo, start-up dont la création remonte à l’été 2016, ce mariage entre technologie et pratique médicale. D’un côté, Thierry Van Meerhaege, kiné de formation, évolue dans le domaine de la podologie depuis une vingtaine d’années. "Dans les années 2000, raconte-t-il, j’ai vu arriver la 3D dans différents pays. En 2008, j’ai fait basculer ma patientèle vers la 3D au lieu de continuer à fabriquer, manuellement, des semelles." Le podologue brabançon devra toutefois attendre quelques années pour affiner et développer sa technique de conception et de fabrication de semelles sur mesure en 3D. C’est la rencontre avec David Baudrez, au sein d’un club de plongée (!), qui va être l’élément déclencheur du projet Gespodo. Il se fait que M. Baudrez, ingénieur en gestion de l’UCLouvain, s’y connaît un peu en transformation digitale… Et pour cause : il a travaillé 18 ans pour la multinationale américaine Cisco. "En discutant avec Thierry, j’ai senti qu’il y avait un gros potentiel de transformation digitale de la podologie."

Avec un troisième associé, David Baudrez et Thierry Van Meerhaeghe se décident à dépoussiérer une profession fort en retard en matière d’innovation, et de faire entrer la podologie dans le 21e siècle pour le bien des podologues et des patients. En gros, Gespodo propose aux podologues d’externaliser la prise d’empreintes, le design des corrections et l’usinage des semelles (podologiques, techniques, sports ou de confort) intégrant les avantages des technologies numériques de la 3D et, de ce fait, de consacrer davantage de leur temps aux patients (diagnostic et choix de la solution thérapeutique la plus adaptée).

Pratiquement, la start-up intervient une fois que le podologue a réalisé le bilan du patient. Si un recours à des semelles s’avère nécessaire, le praticien réalise la capture des pieds au moyen d’un scanner - FootScan3D - intégré dans un smartphone. Le podologue transmet ensuite à Gespodo le cahier des charges pour la réalisation de la semelle orthopédique, qui va être conceptualisée à l’aide d’un logiciel 3D avant de passer au stade de la fabrication (soit avec une imprimante 3D, soit avec une machine de fraisage). Le produit fini sera envoyé, dans un délai de 72 heures, chez le podologue. Le processus a l’avantage d’être à la fois traçable (les éventuelles corrections du praticien sont enregistrées et utilisées pour adapter les futures semelles) et reproductible (les semelles, uniques pour chaque patient, peuvent être refaites à l’identique sans besoin d’un nouvel examen).

Sur un plan business, le potentiel semble considérable. C’est notamment le cas de la France (où 98 % des semelles se feraient encore manuellement). Gespodo est en train de négocier un accord avec des podologues français qui devrait permettre à la start-up wallonne d’accélérer son développement et de générer davantage de revenus. Etant donné le nombre relativement limité de podologues en Belgique, la conquête de marchés à l’exportation est cruciale pour Gespodo. Une levée de fonds, de l’ordre de 800 000 euros, est en cours de préparation.


L'avis du coach Roald Sieberath (Leansquare)

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Parfois, les problèmes (et les opportunités de start-up) sont… juste sous nos pieds. C’est ce qu’ont dû se dire les fondateurs de Gespodo. On y retrouve déjà la bonne complémentarité de cofondateurs, entre l’expertise technique et scientifique de Thierry Van Meerhaeghe, kiné et spécialisé en podologie, et l’expérience du digital de David Baudrez. Le métier d’analyse du pied et de confection de semelles orthopédiques est un marché de 350 millions d’euros par an (France et Belux), pour plus de 4 millions de paires, via 15 000 podologues. Là où réside l’opportunité, c’est que seuls 2 % de ces professionnels sont passés à des outils numériques. Gespodo arrive à point nommé, avec des outils exclusifs (reconnaissance 3D via smartphone, licenciée à l’ETH Zurich), pour rendre plus simple et plus économique le lancement des jeunes podologues, et pour augmenter le volume des professionnels bien installés. Ce qu’on apprécie, dans un tel projet, c’est le côté disrupteur dans une industrie de niche, où il y a moyen de prendre un certain leadership dans les pays avoisinants (l’Allemagne est une autre belle opportunité, avec d’autres caractéristiques).

Il s’agira de bien surveiller les paramètres qui mènent à l’adoption (et encore davantage, à l’abandon) d’une telle solution par les professionnels. Parfois, les usages, le poids de l’habitude, les rigidités d’une profession font qu’une innovation se répand bien moins rapidement dans la réalité qu’elle semblait pouvoir le faire sur papier. Affaire à suivre !

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