entretien

Véronique Riches-Flores est chef économiste pour l'Europe à la banque française Société générale.

Nous l'avons interrogée sur les conséquences de la récente flambée du pétrole.

Le niveau actuel du pétrole constitue-t-il une menace pour l'économie mondiale ?

Au cours de ces dernières années, on a assisté à une montée ininterrompue des prix du pétrole sans que l'économie mondiale n'en souffre. En clair, la hausse du pétrole n'a pas eu d'effet sur la demande. On peut dire que jusqu'à mi-2007, quand le baril oscillait autour de 80 dollars, les prix du pétrole n'avaient pas atteint des niveaux aberrants par rapport à la croissance de l'économie mondiale. Même durant l'automne, la facture énergétique n'avait pas atteint ses plus hauts historiques. D'où la question : quand le seuil de douleur sera-t-il atteint ?

Ce seuil de douleur est-il donc atteint ?

Pour y répondre, il faut jeter un oeil sur le passé, en prenant comme critère le rapport entre le prix du pétrole et le produit intérieur brut en terme nominal.

On a constaté que le seuil a été nettement atteint pendant la crise pétrolière de la deuxième moitié des années 70. A ce moment-là, la hausse des prix du pétrole a eu des effets très négatifs. Il semble que l'on soit entré aujourd'hui dans cette zone de douleur. Mais il faudrait peut-être un baril de 110-120 dollars pour que cela fasse véritablement mal.

Certains pays pourraient-ils être touchés plus que d'autres ?

Le renchérissement de la facture énergétique est plus difficile à absorber dans les pays à faible croissance comme en Europe.

Faut-il craindre des effets inflationnistes ou de stagflation, c'est-à-dire de l'inflation couplée à un recul de la croissance ?

Le risque de stagflation est plus présent dans les pays émergents que dans les économies occidentales où le choc de la demande entraîné par la hausse du pétrole et donc la baisse du pouvoir d'achat devrait l'emporter sur la poussée des prix.

Dans les pays occidentaux, les mécanismes de lutte contre l'inflation fonctionnent davantage que dans les pays émergents. Les facteurs cycliques tels que le recul de la demande ferment la porte aux pressions inflationnistes.

On constate néanmoins des pressions à la hausse des salaires dans des pays comme l'Allemagne...C'est vrai qu'il y a eu en Allemagne des années de vaches maigres. D'où des revendications très fortes et sans doute des hausses. Si la demande des consommateurs résiste à la hausse du pétrole, se posera très rapidement un problème d'inflation.

Quel pourrait être le niveau de l'inflation ?

On pourrait avoir des taux d'inflation de 3 à 5 pc, qui seraient par conséquent supérieurs aux objectifs (maximum 2 pc) suivis par la Banque centrale européenne. Dans le contexte de liquidités abondantes et de croissance du crédit, tous les ingrédients existent pour aboutir à plus d'inflation. Ce serait une rupture fondamentale sur les vingt dernières années marquées par la désinflation.

Et que penser de la hausse des prix alimentaires ?

Cette hausse complexifie la donne car on est sur un terrain social et donc politique. En Chine, l'indice des prix est composé à 37 pc de prix alimentaires. En Russie, c'est même 40 pc. D'où la tentation de compenser la baisse du pouvoir d'achat par des hausses salariales.