Un texte de Paul-Yves Poumay, économiste et conseiller financier.

Une mutation profonde de la société est en cours, et les remèdes à prodiguer aux économies deviennent ténus et sans effet positif durable. On constate que l’or représente encore un actif convoité par l’homme en cas d’incertitude sur les marchés. Pourquoi pas mais il s’agit plus d’une convention de valeur symbolique admise sur un bien qui n’a aucune autre valeur intrinsèque que celle qu’on pourrait attribuer à un caillou qui, du niveau historique, pourrait même représenter un actif auquel il serait possible d’attribuer une valeur faciale plus importante que celle donnée à l’or.

Si l’or représente encore un consensus accepté par l’humain, ce choix purement arbitraire pourrait être revu sans délai. En effet, la création d’un nouvel étalon pourrait anéantir la valeur attribuée actuellement à l’or A mon avis, l’intérêt majeur de l’étalon-or, abandonné il y a 40 ans, était de pouvoir contenir la création monétaire en fonction des réserves d’or disponibles, ce qui, selon ma thèse des besoins de symétrie et de convergence entre l’économique et le vivant en général, ne permettait pas une croissance exponentielle de la masse monétaire en circulation.

Tant que la spéculation, la croissance illimitée de la masse monétaire et l’accumulation intergénérationnelle des biens réguleront l’économie capitaliste, les périodes d’austérité budgétaire feront place aux tensions sociales et plus généralement à un mal-être sociétal. Tant que la création de richesse ne sera pas recyclée économiquement, en empêchant une polarisation de celle-ci, l’homme appauvrira la terre et, donc, son potentiel de survie plutôt que de la nourrir et la préserver. J’estime que le monde ne peut plus refuser de s’engager dans une quête pour une meilleure organisation de notre société.

L’homme doit prendre la mesure de son état de vivant et non pas seulement accepter d’être devenu un "homo economicus" ne donnant qu’un sens économique à son existence. Si la vie est, par définition, aléatoire et, par conséquent, imprévisible, nous ne devons plus limiter les indicateurs et études diverses au seul bien-être économique des populations. L’évolution du monde économique est devenue trop divergente par rapport au vivant que pour pouvoir prétendre continuer à gérer nos sociétés sans établir de nouvelles règles d’échanges et de conduites entre les hommes.

Les populations grondent, l’information circule, les réseaux sociaux "cartonnent", Internet fête ses 20 ans et tous les moyens de communications fonctionnent parfaitement, la dette mondiale est devenue incontrôlable et les plans de sauvetages expérimentés par le passé ne fonctionneront plus, car la population prend conscience de l’incapacité des politiques à contrôler l’économique.

L’homme est né pour vivre libre et épanoui et non pas pour servir les besoins de quelques élus d’un système. L’écran de fumée, construit par les politiques et autres intéressés, va se dissiper et le monde va prendre conscience de l’état de déliquescence du capitalisme. Il faut définir, d’urgence, une autorité morale planétaire où chaque individu trouvera une place qui ne sera plus seulement déterminée par le capital dont il peut faire usage.

Il faudra inculquer aux populations que nous ne possédons rien d’autre que l’instant, et qu’il semble ridicule de vouloir passer une vie à accumuler ou transmettre des biens. Ce comportement induit une conduite irrationnelle pour les populations futures, au risque de détruire massivement notre seul bien commun qu’est la terre. L’évolution passera par la suppression des constructions virtuelles, l’instauration de l’éthique dans tous nos échanges, la réduction des possibilités de spéculation, d’accumulation et de transmission du matériel, mais, surtout, par le renforcement du rôle des Etats dans nos économies qui sont actuellement sous la seule coupe du monde financier tout en laissant la liberté à l’humain de créer et de développer. Sans ces changements rapides, la conjonction, non exhaustive, de ces facteurs conduira à la rupture de notre système.

L’homme a réellement d’autres vocations que celles d’accumuler du capital virtuel. Il s’agit de la recherche d’un stade de maturité supérieur de l’humanité par rapport au comportement actuel, difficilement supportable intellectuellement. Une question récurrente obstine l’humain. Outre le capital, n’y a-t-il pas d’autres facteurs qui pourraient motiver l’homme à se dépasser pour atteindre un état supérieur ? Dans la rue, le citoyen est-il réellement intéressé par la croissance du PIB ou le degré d’endettement des pays ? Une question intéressante : qui crée l’argent, d’où vient-il, qui en maîtrise sa masse, qui en fixe la rémunération ?

Si je m’en tiens à mon intuition et aux réponses des interlocuteurs sondés, moins de 8 personnes sur 10 dans la rue pourront répondre à ces questions. En effet, nous avons tous suivi des cours d’Histoire, de mathématique, de géographie mais qui a vraiment suivi un cours sur l’argent ? L’origine de cet argent qui régule toute une vie reste pourtant, souvent, une "inconnue" pour la population. Il s’agit d’un fait, d’une donnée de base de toutes nos sociétés ! Toutefois, construire un système basé sur une évidence inconnue risque, un jour, de remettre en cause tout un système ! Pourquoi n’impose-t-on pas un cours sur l’argent dès 12 ans ?

Si nos responsables n’osent pas imaginer la création d’un nouvel ordre basé sur plus d’éthique pour proposer une société, non pas égalitaire mais plus juste, les mouvements des indignés en Europe et des révoltés un peu partout gronderont et s’amplifieront jusqu’à créer une grande dépression incontrôlable. Les mouvements erratiques liés à la volatilité accrue des marchés financiers traduisent partiellement l’état fébrile actuel de certains détenteurs de capitaux.

Aujourd’hui, toutes les couches de la population sont donc touchées par l’incertitude de l’issue actuelle de cette crise. Les solutions ne s’inscriront pas dans la facilité. Il y aura des priorités évidentes pour permettre une vie décente à tout humain : boire, manger, dormir au sec et s’instruire semblent des valeurs qui doivent être acquises pour tous, sans oublier les soins de santé et l’assurance de jouir d’un revenu minimum tout au long de sa vie.

Le politique a pris des risques pour avoir tenu trop longtemps des discours accommodants avec l’incapacité de les réaliser. Si l’homme bien intentionné n’y prend garde, les mouvements sociaux actuels risquent d’être récupérés soit par le religieux, soit par de dangereux indélicats. Sans action, le spirituel étant organisé pourrait très bien prendre le pouvoir au temporel. En effet, de la tête des Eglises jusqu’au dernier des fidèles, les religions sont organisées hiérarchiquement et elles proposent des discours où l’homme est au centre du projet.

Le pouvoir a toujours été la convoitise d’un grand nombre. Les sociétés vont évoluer de manière désordonnée, impliquant des risques imprévisibles. Le danger existe, il guette. L’Histoire s’écrit tous les jours et elle est au rendez-vous. Nos sociétés ont atteint un "point charnière" et les décisions comme les choix des dirigeants actuels impliqueront des conséquences fondamentales sur la pérennité de notre humanité.

Ce raisonnement, basé sur l’observation rigoureuse des événements et des facteurs d’évolutions, n’intègre aucune théorie connue à ce jour : ne pourrions-nous donc pas imaginer la création d’un comité d’éthique mondial qui chapeauterait l’organisation de nos sociétés avec un pouvoir contraignant sur tous les acteurs locaux ? "Dans les choses de ce monde, il importe moins de s’y complaire en réussissant, que de bien mériter en s’élevant au-dessus d’elles par l’idéal", aurait lâché Franz Liszt.