Correspondant permanent à Paris

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claircir au plus vite ce dossier si mystérieux. Et calmer l’ire de la Chine. C’est le double souci de Christine Lagarde, qui, mercredi, s’est pour la première fois exprimée sur la rocambolesque affaire d’espionnage industriel présumé dont se dit victime le constructeur Renault. "Il faut faire la lumière sur cette affaire, sur laquelle il ne faut pas faire de suppositions à l’égard de tel ou tel pays", a insisté la ministre de l’Economie. "Il n’y a pas d’accusation officielle de la France et du gouvernement français à l’égard d’aucun pays", avait déjà précisé, la veille, le porte-parole du gouvernement. Alors que Pékin juge "irresponsables et inacceptables" les soupçons selon lesquels ce serait au profit d’un géant chinois de la distribution électrique que Renault aurait été espionné par trois de ses cadres.

Christine Lagarde s’est dit "très contente" que la justice pénale puisse se saisir de l’affaire. Puisque, a confirmé Renault mercredi, ce groupe dépose plainte ce jeudi, au parquet de Paris et pour espionnage, contre les trois intéressés. Pour qui, sur le plan professionnel également, cette journée est importante. En soirée, en effet, commence à courir le délai légal à partir duquel leur employeur, qui les a déjà mis à pied début janvier, peut leur notifier leur licenciement pour faute grave.

Renault leur reproche d’avoir pris part un système organisé de collecte d’informations économiques, technologiques et stratégiques, pour servir des intérêts situés à l’étranger" . A en croire une officine privée d’intelligence économique et les services du Renseignement français, les trois hommes auraient livré des informations confidentielles relatives aux futurs véhicules électriques de Renault à leur correspondant chinois présumé, en échange de fortes sommes versées sur des comptes bancaires en Suisse et au Liechtenstein. Mais le trio nie en bloc. Se dit "absolument abasourdi et sidéré" par "ces accusations très graves" . Mercredi, dans la presse, l’un des trois suspects a clamé son innocence. "Je n’ai pas et n’ai jamais eu aucun compte en Suisse ou au Liechtenstein. Je n’ai jamais remis ou transféré d’informations sensibles à l’extérieur. Je n’ai jamais été approché ni sollicité pour communiquer des données personnelles."

Ce week-end, le n°2 de Renault a assuré "qu’aucune pépite technologique, stratégique sur le plan de l’innovation, n’a pu filtrer en dehors de l’entreprise".

L’affaire, toutefois, tombe très mal. Pour les relations franco-chinoises, qui venaient à peine de se remettre de la brouille sur le Tibet et les Jeux de Pékin. Pour Renault, vu le business faramineux que représentent les véhicules électriques, et vu l’ampleur des investissements (4 milliards d’euros) que le constructeur consacre à cette technologie. Vu aussi ses ambitions de s’implanter en Chine. L’affaire pourrait même devenir l’un des plus gros dossiers d’espionnage industriel qu’ait jamais connus la France. Elle dont des sociétés importantes ont, ces dernières années, déjà été victimes de "taupes" : Michelin, par exemple, ou Valéo - victime d’une stagiaire chinoise.

Selon le député (UMP) Bernard Carayon, spécialiste de l’intelligence économique, "le droit français est lacunaire pour protéger les grands savoir-faire industriels et scientifiques. C’est une véritable ombrelle trouée. La France ne s’est pas dotée des armes nécessaires" pour lutter contre l’espionnage industriel. Un fléau qui lui coûterait "des milliards de pertes et des dizaines de milliers d’emplois chaque année". Et qui s’étend. "Les attaques s’intensifient. Le spectre devient très large", selon le délégué interministériel à l’intelligence économique : "Le nombre des incidents que nous recensons depuis cinq ans est alarmant. Il s’élève à plusieurs milliers."

L’opposition convient qu’il y a un problème. Pour le PS, "il est nécessaire de renforcer l’arsenal de défense de nos outils industriels stratégiques et de notre potentiel de recherche et d’innovation". L’"affaire Renault" et son retentissement pourraient donc sortir enfin des limbes parlementaires une vieille proposition de loi qui s’y est égarée depuis des années. Elle vise notamment à créer un véritable "secret des affaires", qui s’imposerait aux cadres et sous-traitants des entreprises.