Témoignage

Natacha(*) travaille depuis deux ans pour Ryanair. Aujourd’hui, à bout, elle témoigne. C’est elle qui, déjà, avait révélé à la rédaction de "Vers l’Avenir" il y a quinze jours que des prélèvements de cheveux inopinés étaient opérés sur des membres du personnel de Ryanair pour déterminer s’ils consommaient des stupéfiants. Ces tests avaient été ordonnés par le directeur du personnel de la compagnie après une dénonciation anonyme. L’affaire avait fait grand bruit. Mais n’a pas changé la détermination de la compagnie aérienne. Des tests ont été pratiqués depuis. Et ont conduit à des licenciements.

Mais Natacha veut aller plus loin et expliquer ce que c’est de travailler au quotidien à Ryanair. A visage masqué. C’est que transgresser les consignes de discrétion se paye cher à Ryanair. On ne parle pas aux médias. La règle est écrite noir sur blanc dans le contrat de travail. On ne s’affilie pas davantage à un syndicat. Mais cette règle-là est tacite. "C’est pourtant un motif de licenciement", assure Natacha qui était affiliée à la CNE (la centrale des employés de la CSC) avant de rentrer au service de Ryanair, mais s’était bien gardée de le dire à son nouvel employeur.

Les circonstances de la vie avaient amené Natacha à s’installer en Espagne. La jeune femme y cherchait un emploi. Ce qui n’est pas simple dans une région où le taux de chômage est très élevé. Elle a alors frappé à la porte de Ryanair, toujours à la recherche de personnel de cabine - on dit "Cabin Crew" parce que tout se décline en anglais au sein de la compagnie.

Le premier entretien ne se passe pas mal. Mais pour pouvoir être engagée, Natacha est tenue de suivre une formation. Formation à la sécurité, aux règles de la navigation aérienne, à l’accueil de passagers, etc. Ce n’est cependant pas gratuit. La formation coûte un peu plus de 1 600 euros, plus 700 euros pour les frais d’hébergement. Le postulant peut demander d’étaler le payement de ces frais, mais ce sera plus cher. Le site de l’agence de recrutement de Ryanair stipule expressément que ceux qui prennent la formule "payement par déduction" doivent s’acquitter en plus de 300 € de frais de gestion. "Ma famille a pu m’aider, confie Natacha. Mais ce n’est pas possible pour tout le monde."

Durant la formation, chaque membre du personnel reçoit le nom de l’aéroport auquel il sera destiné. "Car on ne choisit pas, avance Natacha. Cela a été Charleroi pour moi. Ce n’était pas vraiment ce dont je rêvais. Je voulais rester en Espagne."

Avant d’être conduite à Gosselies, Natacha est d’abord amenée à Dublin pour des formalités administratives, notamment l’ouverture d’un compte en Irlande. Car le salaire est versé en Irlande. Et de là découle tout le reste : l’impôt sur les personnes physiques est prélevé en Irlande, les travailleurs dépendent de la sécurité sociale irlandaise et sont soumis à la législation sociale irlandaise.

Ce n’est pas Ryanair qui emploie Natacha, comme nombre de ses collègues, mais Crewling, une société de droit irlandaise répertoriée comme une agence d’intérim et qui assure le recrutement pour la compagnie low cost. Ce contrat de travail est très différent des contrats belges. Il prévoit une période d’essai de 12 mois. Il ne mentionne, par contre, aucun salaire minimum. Il stipule encore que le travailleur doit acheter son uniforme durant sa première année - 30 € est prélevé chaque mois sur son salaire. Si ce travailleur quitte l’entreprise ou en est licencié avant la première année, son uniforme ne sera pas remboursé.

Le contrat de travail évoque deux sources de revenus : des heures de vol et des commissions prélevées sur la vente de certains produits dans les avions. Chaque heure de vol est payée 16,20 €. Quand aux commissions, elles représentent 10 % de la vente des produits, qu’il faut répartir entre les quatre membres d’équipage.

Les revenus mensuels du personnel de cabine sont donc très variables et dépendent du nombre d’heures de vols. Des heures vraiment effectives. "On ne reçoit rien pour le temps passé en escale, en briefing, à l’accueil des passagers ou même en vol lorsqu’il y a des retards sur l’horaire". L’hôtesse a fait ses comptes. Elle estime que pour les "petites" journées où elle n’assure qu’un seul vol aller-retour, une heure quarante de son temps n’est pas payée. Pour les "grandes" journées (deux vols), c’est deux heures et demie non rémunérées. Sans compter les journées en "stand-by". Le personnel de cabine peut, en effet, être tenu de rester de garde "à la maison" ou dans un endroit situé à moins d’une heure de trajet de l’aéroport pendant une demi-journée. Ces heures ne sont pas rémunérées. Les travailleurs peuvent aussi être amenés à rester en stand-by à l’aéroport même. Ils reçoivent alors 30 € s’ils ne sont pas appelés pour un vol. Ce payement tombe s’ils sont repris sur un vol, même s’ils sont appelés à la fin de leur garde.

"Les bons mois, en été par exemple , estime Natacha, on peut gagner jusqu’à 1 800 euros. Mais les petits mois, on touche 800-900 euros." Et il n’y pas de 13ème mois. Ni une couverture sociale comme on l’entend en Belgique. Natacha avance ainsi que si les frais médicaux sont remboursés, les 20 premiers jours de congés de maladie ne sont pas couverts par la sécurité sociale irlandaise.

Voilà pourquoi sans doute, à Charleroi, le nombre de Belges qui y travaillent est très réduit. Natacha estime que sur les 270 membres du personnel, seuls 10 à 15 d’entre eux ont la nationalité belge. Les autres viennent en majorité de Pologne, d’Espagne ou du Portugal.

(*) Prénom d’emprunt