Entretiens

L’an dernier, au Salon de l’automobile de Bruxelles, le stand Saab était celui de la perplexité et de la désolation. Mis en liquidation par son propriétaire américain, General Motors, le constructeur suédois était dans l’expectative, en liquidation, et ses chaînes de montage de Trollhättan à l’arrêt. Certains clients, parmi les quelque quatre millions de "saabistes" dans le monde, passaient des commandes virtuelles, signifiant que, si jamais l’entreprise survivait, ils étaient acheteurs. Partout au Heysel, des autocollants - roses ! -, proclamant haut et fort "I love Saab", circulaient et se retrouvaient sur les automobiles stationnées à proximité.

Un an plus tard, on voit encore certains de ces autocollants. Et, incroyable mais vrai, une nouvelle voiture a été dévoilée en première européenne, quelques jours après avoir été présentée mondialement au Salon de Detroit. Certes, avec les trois litres de cylindrée de son moteur à essence, 265 ch minimum, le crossover 9-4X est prioritairement destiné aux marchés américains - l’un des plus importants de la marque -, russes et asiatiques, où le Diesel est insignifiant. Mais cette présentation est intéressante à plus d’un titre. D’abord, pour une marque dans le coma il y a juste un an, elle signifie la vie et le dynamisme retrouvés; ensuite, la présence de nombreuses personnalités suédoises et néerlandaises de l’entreprise assoit l’importance stratégique du Salon de l’automobile bruxellois.

Parmi ceux qui ont vécu les événements dramatiques, il y a Philippe Mertens, directeur chez Beherman, importateur de la marque pour le Benelux : "Courant 2009, General Motors a dit que Saab était à vendre; si ce n’était pas vendu fin de l’année, on liquidait la société. Imaginez l’impact sur les ventes, sur la confiance... Saab a été mis dans une situation invraisemblable." Et Philippe Mertens, dans le secteur automobile depuis 1975, de faire le rapprochement avec la "stratégie de désengagement et de pourrissement" qui a prévalu à Opel Anvers, sauf que là, il n’y a pas eu de repreneur sortant, tel un bon petit diable, de sa boîte pour sauver la mise.

Le repreneur en question, c’est la firme néerlandaise de voitures supersport Spyker, incarnée par le bouillant Victor Muller. Pour présenter le nouveau 9-4X, l’administrateur délégué de Spyker et président de Saab Automobile a troqué son habituel complet foncé à fines lignes blanches, façon New Bond Street, contre un Prince de Galles du plus bel effet. Mais, ne tarissant pas d’éloges sur le soutien de l’importateur Jacques Beherman, il a gardé toute sa flamme : "C’était la guerre, et nous l’avons gagnée", déclare-t-il tout de go, se référant à ce qu’il a vécu lors du rachat de Saab à GM, "une pression de stress semblable à celle que l’on subit en montant au front." Il n’est pas le seul à utiliser la métaphore. Jan Åke Jonsson, président et administrateur délégué de Saab, parle lui aussi d’une situation allant "de la vie à la mort et de la mort à la vie" ressentie par tous les employés d’une "société maintenant indépendante pour une marque indépendante".

C’est sur cette liberté nouvelle, de même que sur "une combinaison unique entre les hommes et les machines", que les deux hommes, qui s’entendent apparemment comme larrons en foire, fondent l’avenir de Saab. Cette autonomie offre à Jan Åke Jonsson une rapidité de décision impensable à l’époque de General Motors. Elle autorise aussi des partenariats avantageux, comme celui conclu, le 29 septembre dernier, avec la firme munichoise BMW pour la fourniture, à partir de 2012, de moteurs quatre cylindres 1,6 litre turbo essence destinés à la nouvelle 9-3.

En attendant, le constructeur néerlando-suédois va sortir l’élégant station wagon 9-5 Estate cette année, et travaille sur le "projet 92" cher à Victor Muller. "Appelez-le 9-1 si vous voulez, c’est notre ambition pour l’avenir. Nous ne voulons pas faire une Série 7, Classe S ou A8. Historiquement, avec les Saab 92 et 93, nous avons créé un segment dont le dernier représentant était la 96. Il nous faut retourner à ce segment compact haut de gamme que les clients attendent, parce que, génétiquement, nous venons de là." Décision concernant le "projet 92" doit être prise courant 2012.