L’OCDE s’est lancée dans des prévisions à très long terme dans le cadre de son étude Horizon 2060 (voir LLE du 10/11). Est-ce réellement crédible ? Comment intégrer le poids de l’innovation dans ces prévisions ? Pour Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise, il y a deux types d’incertitudes. "La parité euro-dollar à fin décembre 2012 est une incertitude. Mais je sais que je ne sais pas et donc j’agis en conséquence selon des règles établies. Une couverture de change par exemple. Par contre, il y a aussi des incertitudes que je ne soupçonne même pas : un volcan islandais qui se réveille et paralyse le ciel pendant plusieurs jours " De fait, cela, personne ne l’avait prévu mais est-ce qu’on aurait pu le prévoir ? S’il faut envisager tout ce qui pourrait se produire, on ne fait plus rien. "Dans le doute, abstiens-toi, dit le proverbe. Moi je dis : dans le doute, il faut agir, mais il faut travailler sur des scénarios multiples. On imagine un paquet de scénarios futurs. Et dans ce cas, on ne fait plus de la prévision mais on se prépare au changement." Au changement quel qu’il soit. Ainsi, pouvait-on prévoir la fin de la sidérurgie en Wallonie ? Mais s’est-on posé la question, il y a vingt ans, de savoir comment se préparer à une disparition éventuelle de la sidérurgie ? Même en espérant que cela ne se produise pas. "Lors d’un séminaire récent, j’ai posé la question suivante : l’aéroport de Bruxelles sera-t-il chinois dans dix ans ? Tout l’auditoire m’a répondu ‘non’. Ensuite j’ai formulé la question autrement. Imaginez que dans dix ans, l’aéroport de Bruxelles soit devenu chinois, pouvez-vous me dire pourquoi ? Chacun avait une bonne explication." De fait, on peut multiplier les exemples à l’infini : pourquoi Google sera payant dans dix ans, pourquoi l’euro a fusionné avec le dollar "Pour imaginer l’improbable, il faut se forcer à voir l’avenir à l’envers, se libérer de ses certitudes."

Si la technologie passe aujourd’hui pour le fondement de l’innovation, il ne suffit cependant pas de créer pour innover. Sony avait le Walkman, il avait les droits musicaux et un réseau de distribution, et c’est Apple qui a innové avec l’iPod. "Peut-être parce que Apple a cassé une habitude : la musique pouvait se vendre à l’unité et non plus par albums de 12 morceaux, via cette innovation qu’est également iTunes. Faites le compte : jamais un nouveau concept n’a émané d’un grand groupe spécialisé. Pourquoi eBay n’a-t-il pas été créé par Carrefour ou encore La Redoute, spécialistes de la distribution ?" s’interroge Luc de Brabandere.

Quels sont, à son sens, les grands domaines dans lesquels la technologie va provoquer le plus de changements dans les années à venir ? "On peut évidemment s’attarder à tous les secteurs, celui de l’énergie est probablement prioritaire. Mais je crois que là où il faudra évoluer le plus, c’est en matière d’enseignement. Que ce soit sur le fond mais aussi dans la forme. Le développement de la ‘cam academy’ fait trembler pas mal d’universités aujourd’hui. Là, l’innovation n’est pas une option, c’est une nécessité", conclut le philosophe d’entreprise.