Le fonds du gouffre a été atteint lundi, lorsque l'action de cette société de près de 820 millions d'euros de chiffre d'affaire a glissé de 70% à 3,05 euros, contre une valeur proche d'une dizaine d'euros depuis le début de l'année, et un pic à 19,85 euros en décembre 2020.

La veille, la société avait été contrainte d'avouer qu'EY, son commissaire aux comptes, l'avait lâchée et ne certifiait pas ses comptes 2020, se disant "dans l'impossibilité d'exprimer une opinion d'audit".

Solutions 30 est née en France en 2003, mais son siège a été transféré au Luxembourg en 2013. En France, où la société fait environ 60% de son chiffre d'affaires, Solutions 30 est l'un des gros acteurs du déploiement des réseaux de fibre optique, en sous-traitance pour les opérateurs télécoms.

L'entreprise est aussi l'un des grands acteurs, en France, de la pose de compteurs intelligents Linky, pour le compte d'Enedis.

Sa forte croissance - à deux chiffres chaque année depuis sa création - et ses bons résultats financiers en ont fait une valeur en vue à la Bourse de Paris, où elle fait partie de l'indice SBF 120.

Cible 

Ses malheurs boursiers ont commencé en mai 2019, lorsque que le fonds spéculatif américain Muddy Waters a annoncé la prendre pour cible. Muddy Waters est un expert du "short-selling", une pratique boursière qui consiste à parier à la baisse sur les actions d'une société, après avoir décelé chez elle des faiblesses mal perçues par le marché.

L'engagement de Muddy Waters se basait sur "plein de faisceaux, de petites anomalies qui nous ont fait penser qu'il y avait un problème", explique à l'AFP une porte-parole de Muddy Waters.

En décembre 2020, Carson Block, le fondateur du fonds activiste Muddy Waters, pose, dans une lettre, une série de questions au patron de Solutions 30, Gianbeppi Fortis, concernant ses relations avec un ancien mafieux, des anomalies comptables et le rachat d'une société écran.

Solutions 30 porte plainte auprès du Parquet national financier "pour diffusion d'informations fausses et trompeuses" et fait appel à deux cabinets d'audit, Deloitte et Kling, pour examiner les faits allégués par Muddy Waters et se pencher sur un mystérieux rapport anonyme, publié également en décembre.

Dans son rapport, publié par Solutions 30 le 1er avril, Deloitte indique qu'il n'a pas trouvé d'éléments "permettant de corroborer les allégations de blanchiment d'argent, en lien avec le crime organisé". Kling déclare qu'il n'a pas trouvé d'éléments de nature à remettre en cause la sincérité de la comptabilité.

"Transparence limitée" 

Deloitte note néanmoins l'usage de "sociétés écrans" au sein de Solutions 30 par le passé, une "transparence limitée de certaines opérations" et conseille de prendre des "mesures correctives".

L'action reprend 30% à la Bourse de Paris, mais Solutions 30 n'en a pas fini avec le soupçon.

Au mois de mai, l'entreprise se fait rappeler à l'ordre par l'Autorité des marchés financiers pour ne pas avoir publié ses comptes. Le 21 mai, elle est contrainte de reconnaître que ses comptes n'ont pas été approuvés par son commissaire aux comptes EY.

Solutions 30 "ne nous a pas communiqué certaines informations nécessaires à la réalisation de notre audit", justifie EY dans le rapport annuel 2020 de Solutions 30.

Le cabinet explique n'avoir pas pu vérifier la "conformité avec les lois et règlements de certaines transactions réalisées par le groupe", ni n'avoir pu "déterminer si ces transactions ont été conclues avec des parties liées, y compris les membres de la direction".

"Allégations infondées" 

Aujourd'hui, Gianbeppi Fortis, le fondateur et président du directoire de Solutions 30 continue de récuser toute malversation, fraude ou comportements suspects dans son entreprise.

"Les investigations de Deloitte et Didier Kling ont conclu que les allégations" de Muddy Waters "étaient infondées", a-t-il déclaré à l'AFP.

"Toute l'information à la disposition de l'entreprise, on l'a donnée", ajoute-t-il, et "EY avait toute latitude pour faire les investigations qu'il estimait nécessaire".

Gianbeppi Fortis doit maintenant retrouver un nouveau commissaire aux comptes.

Le groupe a engagé une procédure de conciliation avec EY pour que la transition se fasse en douceur, mais n'a pas encore annoncé de nouveau commissaire aux comptes.

Muddy Waters, lui, est sorti du capital de Solutions 30 lundi, après avoir gagné son pari sur la chute de l'action, encaissant au passage un profit qui n'a pas été communiqué.

Jeudi, le gestionnaire d'actifs Comgest s'est à son tour retiré. Il détenait 5,5% du capital.

L'action Solutions 30 a terminé cette semaine noire à 5,68 euros.